Le numéro de faire-part sur Hubert Lucot. par Guillaume Fayard

Les Parutions

09 oct.
2006

Le numéro de faire-part sur Hubert Lucot. par Guillaume Fayard

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Le continu capillarisé d'une vie, le dire / le vivre, serait la déflagration à laquelle nous convie Hubert Lucot depuis 1959, esthétiquement, ou est-ce depuis 1955 et la rencontre d'A.M., l'ouverture par Elle d'une brèche qui fait de l'espace-temps à la fois un spectacle et une pente, un penchant?

« Le traitement du temps demande du temps » : paradoxe premier d'une prose éclatée et qui fait qu'elle est réflexive. Cette formulation d'HL tirée d'un entretien avec Didier Garcia (l'ensemble de ces entretiens devant faire l'objet d'un livre aux éd. Argol) est un exemple des heureuses notations que chaque intervention ou presque comporte dans ce volumineux numéro. Se pensant comme expérience de vie / d'écriture, la prose de Lucot transporte ses codes de lecture et formule en mouvement ses décodages partiels, localisés, spécifiques, temporaires : ce en quoi, si un consensus critique peut émerger de ce numéro foisonnant, on peut constater ironiquement que l'auteur pourrait presque se passer de ses commentateurs. Il les reprend, parfois (Alain Hélissen à la suite d'un article critique un peu rapide, beau dyptique, suivi dans le numéro d'une stimulante dépense conceptuelle épistolaire toute en répliques avec Christian Prigent).

Un nombre impressionnant d'auteurs célèbrent ici et glosent une œuvre dont il s'agit par cet effort collectif d'avérer la pertinence d'époque, fait déjà largement admis chez les écrivains. HL s'est tant et si bien obstiné dans sa recherche d'articulation du mémoriel, du temporel, du visuel, qu'on a pu assister ces quarante dernières années (ou aujourd'hui, rétrospectivement, ce qui est encore plus vertigineux) au délayage lent d'une prose dense et fascinante, qui des crins durs et resserrés enchevêtrés des premiers textes (1959-1970) amplifie sa saisie après l'épreuve spatiale du Graphe (1970, 1990) pour répertorier les états d'un matériau-vie, les fondus enchaînés d'un parcours et glissandi du désir jusqu'au roman presque fleuve que constitue, paru l'année dernière, Le Centre de la France, roman de l'initiation, du coït, de la complétude (?).

Cela fait, il faut s'en convaincre, une œuvre et un peu plus, puisque certains des chroniqueurs ici rassemblés ont du Lucot dans les veines, dans leurs textes (ce en quoi HL a déjà fait école). Crin : (un des?) premier(s) texte(s), chez Pierre Mainard, 1959-61, 2004. Le Centre de la France, POL, 1989, 2006, dernier texte publié actuellement : 60 petites pages pour 437 grosses, voici l'exponentialité progressive de la déflagration dont je parlais, et qui est aussi une claque au lecteur, bouleversante, ou encore une réserve de virtualité pour écrivains et vivants, ouverte à leur transcodage de lecteurs-acteurs, qui auront sans doute les dates, et noms qui manquent à ce journal troué pour permettre la symbiose d'un lecteur-viveur et d'un texte-vie qui fait la littérature.

Au-delà du pictorialisme qu'on peut cerner très vite chez HL, comme le dit Pierre Parlant dans sa passionnante étude, biographie est un mot chez Lucot insécable : c'est dans cette torsion de deux vecteurs qu'il faut chercher la dynamique d'une écriture. Eric Suchère affirme, par un tour rhétorique dans sa note pertinente sur les premiers écrits de Lucot, qu'il n'y aurait pas de précédents à cette écriture. Si HL a peu publié au début de sa carrière, c'est que, refusée par les éditeurs, sa technologie écrite jouait son espace loin de ses contemporains directs, du côté de l'engrammage du vivant et de la perception quand finalement les stratégies textuelles du Nouveau Roman ne questionnaient pas le rapport du sujet au réel (comme le fait selon lui Lucot) mais seulement celui du roman au romanesque. Si l'écriture d'HL ne s'invente pas seule (Stendhal, Cézanne, A.M., indifféremment?) ce qui ressort d'un bon nombre d'interventions, de celle du traducteur anglais Richard Sieburth, ou de celle de Jacques Sivan, Suchère et Parlant, c'est une façon, réflexive, de faire bouger simultanément la langue et le roman : écrire étranger en français de façon à actualiser un réalisme du perçu, se donner les moyens d'une virtualité en puissance qui réplique les stratégies du vivant (reprise, adaptation, coupes, déplacements). D'où une certaine forme de résolution des contraires dans l'œuvre de Lucot - ou, peut-être, comment les contraires s'attirent : un formalisme fort est ici bio-graphisme, et pour mieux vivre, encore.

Des observateurs de Lucot de longue date (Christian Arthaud qui signe ici un texte sur la phrase de Lucot et un entretien avec l'auteur, ou Jean-Marc Baillieu) sont accompagnés d'universitaires familiers de sa peinture discontinue (Agnès Disson, Claude Burgelin, Eugène Nicole). Nombre d'auteurs contemporains enfin : poètes exclusivement. Une question vient immédiatement à l'esprit, pourquoi aucun romancier n'est-il présent dans ce volumineux recueil?
En tous les cas, ce numéro de revue roboratif est plus que passionnant : fondamental pour de jeunes auteurs (on trouve où l'on peut cette école de l'écriture qui n'existe pas en dur). Par ailleurs, ce numéro est traversé d'élans de jouissance discursive, circulant des auteurs-lecteurs au lecteur final du recueil, et suscitant eux-mêmes des élancements, une circulation qui donne l'impression enthousiasmante d'un best-of Lucot commenté et partagé, ou mieux encore, d'une... communauté de lecteurs, volubiles et patients, autour d'une œuvre, qui si elle est loin d'être close, offre déjà (et en connaissance de cause) ses clairs délinéaments au lecteur volontaire. Voilà ce qui en définitive pourrait ressortir de cette publication : le fait que les poètes contemporains lisent vraiment Lucot. Ce qui est plus que réjouissant, et le signe, je veux le croire, d'une belle vigueur (qu'on voudrait pouvoir assigner à l'époque). « À la clé, rien moins que la joie d'exister. » (P. Parlant)