Traité du délassement de David Christoffel par Guillaume Fayard

Les Parutions

17 nov.
2007

Traité du délassement de David Christoffel par Guillaume Fayard

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1
Autour d'un feuillet perdu qui portait sur le délassement, David Christoffel a rédigé en 2000 ce court traité, publié par la revue Hapax en hors-série. Un cahier rouge agrafé, pour le pacte narratif d'un carnet comme lieu d'une drôle de traque performée en contrepoint, "écrit(e) pour honorer l'acquisition du bloc-notes", appuyée de distanciations et d'autant de prises directes sur une situation : Nantes, juin 2000. D. Christoffel suit les consignes indiquées par Patrick André, artiste, qui a concocté pour cette nuit d'été le songe d'une promenade téléphonique. Toute la nuit il appelle une cabine puis l'autre en suivant un parcours préétabli, donne des indications pour le prochain rendez-vous, émaille les appels de lectures de textes divers (dont l'inévitable à Nantes Julien Gracq, régionalisme oblige).

Or voilà que D.C. prenant à contrepied la proposition de P.A. vient en parasiter le (dis)cours, en devenir "l'interprète travaillé", et "de / cabine en cabine, archiver / ce que ces points horaires / (lui) laissent apercevoir (...)". Un compte-rendu rebondissant carnet en main qu'on suppose écrit à la va-vite, mais dont le contrat narratif stipule qu'il sera rendu définitif à une Cécile le lendemain matin 7h00, et dont l'enjeu se révèle questionnement de l'adresse posée au préalable par P.A., éloignement maximal comme frottement aussi au plus près d'un protocole d'écriture contre des consignes de proximité dérivante obligatoire... D'où l'intensité qui traverse le texte, raturé et mécrit comme pensé, contredanse symbolique qui vient sanctionner amicalement une pratique peut-être du fait de précédents biographiques entre P.A. et D.C.? Le dramatis personae est à peine évoqué, secondaire, mais reste palpable comme sous-texte, comme bain relationnel, bruit de fond - et ce n'est pas un des moindres mérites de ce texte qui invente in situ ses moyens narratifs et son modus operandi. Le texte annote ses positions d'énonciations, ses statuts traversés à contre-proposition, du journalisme le plus factuel au plus mauvais esprit potache, ses états de corps aussi, dans la nuit.

4 heures 45 (feuillet 27)
à 5 mètres de la cabine
les flics arrivent
une voiture s'arrête devant
dit au perpendiculaire s'arrête
au niveau du fourgon
dénonce les passagers de la
voiture qui arrive derrière.
les flics les font sortir du
véhicule
le téléphone sonne, je réponds
dit à P.A. que je suis à côté
d'une interpellation policière


Il y a des écritures dont l'opacité est mobile de fiction, par chimie endorphinienne et beau paralogisme. David Christoffel articule une parole de politologue des humeurs dansées, à reprendre des faits en tonalités morales affectivo-pensées, élans harmoniques sur des penchants à la glose dont la jovialité, la musique, le rythme, toujours étonnent. On pourrait aussi parler de greffe de chantabilités à prises rapides sur une langue journalistique, de hantabilités qui s'effondrent les unes dans les autres, bavardées tenues... La prose coupée de D.C. (Direct Current?) surfe sur la vague d'une positivité presque foncière qui est la manifestation d'une tournure d'esprit, d'une motilité intérieure (mais traversée par le négatif). D.C. ressemble plus à son écriture que la plupart des poètes qu'il m'a été donné de rencontrer ; on a l'impression de l'entendre sur la page, tonifiant la lecture par une adresse (dextérité et interpellation du lecteur) qui est un de ses traits spécifiques, focalisée à hauteur de ce qu'elle peut constamment nous surprendre - comme dans la danse c'est le déséquilibre qui suscite la production de sens, la narration, et l'émotion.

Il faudrait voir les rues de Nantes la nuit, et ce qui pouvait bien s'y tramer à l'époque pour que le texte ne refasse "surface" qu'aujourd'hui... Mais c'est une bonne chose que ce retard (normal, nécessaire, intéressant) dans la publication d'un texte écrit sur le motif bien avant l'actuelle vogue des pratiques urbaines en art, un texte qui construit du rapport par chorégraphie de l'immédiatement donné.

Deux liens :

- À noter la publication quasi simultanée de Oecumétrucs , par Artalect, CD regroupant diverses pièces sonores de David Christoffel

- Sur la mise en jeu de l'espace urbain, le travail passionnant du collectif Ici-Même Grenoble qui était récemment en résidence croisée entre Bruxelles et Marseille.