CHTO, interdit aux moins de 15 ans, de Sonia Chiambretto par Guillaume Fayard

Les Parutions

31 oct.
2006

CHTO, interdit aux moins de 15 ans, de Sonia Chiambretto par Guillaume Fayard

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Dans Anéantis de Sarah Kane, le réel (ou la barbarie) fait brutalement irruption au milieu du texte, sous la forme du soldat archétypal, débarquant dans le cauchemar intime d'un couple déjà pas mal abîmé, pour y exercer la sauvagerie de l'uniforme.
Dans CHTO (« quoi » en tchétchène), la barbarie précède le texte. Nous embarquons in medias res débarquons de toute langue convenue pour prendre acte de ce que sont les corps, là-bas, à Saint-Petersbourg, à Grozny, en compagnie de Sveta, une enfant, découvrir des corps en transit réduits à la binarité du CIRCULE / CIRCULE PAS, au martèlement pour toute réponse des possibilités expressives limitées du « RAH », son guttural qui pour être produit nécessite à la fois fermeture du larynx (rétention) et brutale expulsion d'air (rejet).

C'est dans cet enfermement qui est aussi exclusion, dans le oui / non (et leur prix, physique, leur réduction, morale), cette pauvreté de moyens, que nous découvrons en CHTO interdit aux moins de quinze ans un texte formidablement construit, une élaboration qui si elle est clairement théâtrale - fonctionnant par tableaux, séquences, scénarisant une voix seule en discours rapporté - relève aussi de l'écriture poétique à proprement parler : d'une élaboration micro-langagière. Une écriture qui déplace le cadrage, de la précision chirurgicale d'un objectivisme documentaire (et littéral : COMME CA est l'expression refrain de la chanson CHTO), vers la langue des illettrés, le français des réfugiés politiques, pour une indécidable fiction-réalité :

ils éclatent le rire / allez / viens avec / envie de / ça se voit / oui / froid / tous avec toi / rah rah rah rah rah / à l'oreille de grand-mère contre : / viens avec / pourquoi pas / je cache mon visage / ils : CHTO ! CHTO ! / je tousse

CHTO résulte d'une rencontre avec une enfant Tchétchène. Sonia Chiambretto travaille (tout au moins pour ce projet) à partir d'entretiens - surcroît de véracité hallucinatoire à la densité de ce court livre, très écrit à force d'être minimal. Anecdote : je travaille en médiathèque à Miramas, où se trouve un centre d'accueil pour demandeurs d'asile. Nous avons des Tchétchènes, souvent, pour quelques mois. Ils viennent tchater sur internet, dans un mutisme poli, et ils ont parfois la ressource, athlétique, d'emprunter des méthodes de français, Français pour russophones... Que deviennent-ils ensuite, où continuent-ils leur périple?
La justesse de ton de Sonia Chiambretto est celle d'une inquiétude fondamentale. Du documentaire de guerre à l'illettrisme et l'exclusion à l'arrivée, les volets de CHTO articulent un parcours connu, celui de l'exil en temps de guerre.
L'immémorialité de la situation est « équipée » d'un lexique, comme pour mieux signifier que la langue (qui s(ympt)omatise l'état de possible relation) ici n'est plus celle qu'on suppose, précis de décomposition, COMME CA : têtes de chapitre en _Coup de glotte _Terrorisme _Motif (tapisserie rouge sur la couverture du livre pour une fois très réussie, une fois n'est pas coutume chez I/I, on attendra dorénavant mieux et plus d'un éditeur qui semble par ailleurs avoir tout compris), ou plus loin en typologie _Chat-langue, _Nostalgie-langue ou _Soldat-langue. Non sans l'humour tragique qui par endroit saisit quand les réfugiés se font exclure du Chat parce qu'ils ne savent que répliquer ici la guerre qu'ils se font là-bas, quand on apprend que Tchétchènes et Russes aiment les mêmes chansons.

CHTO est aussi une construction en tableaux - Saint Petersbourg : Grozny : Goudermes : Marseille ; une succession de temps : Reflux, Flux, Lagune. Un polyptique où vient par blocs minimaux se redire la narration immémoriale, non pas seulement de la cruauté et de l'exil, mais aussi de Prométhée et de Io, coiffée en poupée russe, exergue et épilogue, d'un prolongement possible, futur en dernier lieu plausible du présent de vivants pour l'instant sidérés.
L'attente l'oubli : c'est l'épisode où Io, génisse en détresse poursuivie par un taon envoyé après elle par une Héra trompée, croise au sommet du mont Caucase - aujourd'hui mont Elbrouz, au-dessus de... Grozny - Prométhée, enchaîné, immémorialement, qui la reconnaît et l'appelle par son nom. L'espoir, très loin devant : il sait que le fils de Io, Héraclès viendra rompre ses chaînes... Mais quand? Une lecture marquante qui appelle la scène en même temps qu'elle remue, politiquement.