Les amours suivants de Stéphane Bouquet par Jean-Claude Pinson

Les Parutions

21 sept.
2013

Les amours suivants de Stéphane Bouquet par Jean-Claude Pinson

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   Explicitement, c’est aux Amours de Ronsard que fait écho le titre de Stéphane Bouquet. Mais, on s’en doute, l’univers d’un poète familier de Facebook a bien peu à voir avec celui des brigadiers de la Pléiade et c’est dans le décor tout sauf pastoral des grandes métropoles d’aujourd’hui, de celles que les urbanistes appellent gay-friendly, que se suivent les amours homos évoquées dans ce livre. Nulle mignardise ronsardienne non plus dans la langue de l’auteur, mais la constante collision de la langue la plus crue (« tu m’as éjaculé dedans un maximum de fois ») avec le registre le plus noble (« désormais tu ressembles / aux dieux maîtres des champs du ciel »). Cependant au bout du compte, c’est bien le portrait d’un poète lyrique qui se dégage, « un poète lyrique à l’apogée du capitalisme postindustriel », serait-on tenté d’écrire en écho au livre de Benjamin sur Baudelaire. 

    Sur la question de l’amour à l’époque des réseaux sociaux, une lecture thématique un peu approfondie permettrait sans doute de tirer de ces poèmes bien plus que ce que peuvent nous apprendre les plus savants ouvrages de la sociologie. Mais gardons le fil Ronsard, car la question que pose (et renouvelle) un tel livre est d’abord celle de la possibilité d’une lyrique amoureuse aujourd’hui.

   La poésie contemporaine, à première vue, peut paraître bien peu love-friendly. Ou du moins bien peu accueillante au sentiment amoureux, à sa diction poétique. On dira, en allant au galop, que dans les dernières décennies, c’est d’abord la prose déceptive, la prose anti-hymnique et déconstructrice des illusions amoureuses, qui a imposé sa manière, dans le sillage du très hilarant (et « cosmicomique ») Premier amour de Beckett (« j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour »). Le vent tourne avec les Fragments d’un discours amoureux de Barthes (1977), livre majeur où se voit réhabilitée « la sentimentalité comme force étrange ». Dans l’ordre non plus de la prose mais de la poésie stricto sensu, deux livres essentiels, tous deux parus chez Ryôan-ji (André Dimanche), rouvrent un peu plus tard le champ de la lyrique amoureuse : les  Suites slaves de Jude Stéfan, en 1983, et Ecrire pour t’aimer, à S. B. de James Sacré, en 1984.

   Barthes, à rebours d’une certaine doxa sadienne du temps, avait, dans ses Fragments,  esquissé une théorie de la double étreinte (appelons-la ainsi), définissant Eros comme un « enfant qui bande ». Autrement dit, l’étreinte copulatoire, sa prédation, n’est pas le dernier mot de l’acte érotique. Il importe de reconnaître la réalité (au moins souhaitée) d’un enlacement « enfantin » où trouve à s’épanouir le sentiment amoureux.

   C’est dans le droit fil d’une telle théorie que peuvent, me semble-t-il, se lire ces Amours suivants. Certes, Sodome y est très présent. Mais le plaisir, y écrit l’auteur comme en passant, n’est pas nécessairement le plus important. Il arrive qu’on puisse lui préférer « une tendresse supérieure ». Être touché, dans les deux sens du mot est peut-être plus essentiel que tout, pour une raison qui n’est pas seulement érotique mais existentielle. Car on n’est vraiment au monde que si l’on est touché – qu’à la condition qu’on puisse « fabriquer l’utopie provisoire qu’il y a dans la société des gestes et/ le soir d’avant nous nous sommes rien que tenus serrés sous les draps ».

   Il ne sera donc pas seulement question de sexe dans Les amours suivants. Le mot « tendresse » y aura aussi droit de cité. Non qu’il y ait lieu de canoniser le sentiment amoureux – après qu’on a longtemps voulu le « caniniser » (le ridiculiser en le réduisant à la figure, mettons, de Lassie-chien-fidèle). Soyons au contraire sans illusions, lucide : l’amour est aussi une affaire d’économie, où il faut endurer « les déséquilibres/ déchirants de l’offre /& la demande », et où le destin d’un visage est de « suivre la loi des rendements décroissants ». Cependant, selon une logique très léopardienne (et aussi bien nietzschéenne), l'illusion pratique, quant à elle, est un indispensable adjuvant de l’existence : nul meilleur « euphorisant » que le sentiment amoureux pour vivre à rebours (autant qu’il se peut) de vieillir et de la « mort éparpilleuse ».

    S’il donne beaucoup à penser, le livre de Stéphane Bouquet est toutefois beaucoup plus et bien autre chose qu’un essai sur l’amour. La difficulté d’ailleurs n’est peut-être pas tant celle, philosophique, de faire droit au sentiment amoureux, que celle, proprement poétique, de son énonciation, de l’invention d’une forme langagière où il puisse aujourd’hui trouver sans ridicule à se dire. Elle est de parvenir à le porter au langage de telle sorte que son « admissibilité » ne sonne pas « inadmissible ».

   Chant d’amour ou de gloire, éloge en même temps qu’offrande, le grand poème lyrique de l’Antiquité est un hymne qui célèbre un dieu, un demi-dieu, un héros ou encore un athlète vainqueur à Olympie. De cette lyrique, Pindare est le plus éminent représentant et c’est à lui explicitement que, par-delà Ronsard, se réfère le livre de Stéphane Bouquet. Non pour le parodier ou le pasticher, mais pour en inventer un équivalent contemporain. Ainsi le chant VIII de ces Amours suivants célèbre-t-il… un champion de ski aperçu à la télé : « …. ô Jason Lamy-Chappuis ». « Vu que Pindare est devenu somme de silence/ & choses indéchiffrables, il faut bien, écrit non sans ironie S. B., que quelqu’un se dévoue pour chanter le skieur/ aux ailes d’aurore et à l’ambitieuse toison… ». Et s’il est possible, sans tomber dans la grandiloquence et la vieillerie poétique, de relever le défi de l’hymne, d’en conserver l’élan, c’est à une double condition. Celle  d’abord de s’immerger dans la prose du monde contemporain (un monde où le ciel est vide et les héros des produits marketing) et d’y faire provision, pour nourrir le « cœur bête », de ce « pur curare de beauté » que peut offrir, par exemple, un visage entrevu sur un site. Celle ensuite d’inventer un phrasé neuf, à la fois sobre (dépouillé du ton oraculaire) et cependant capable encore de chant (de louange, de célébration), quand bien même est perdue la confiance dans un langage à la surface duquel semble flotter parfois « une tristesse interminable ».

   Il en résulte, pour l’hymne en régime contemporain, une torsion considérable. Son horizon, d’abord, n’est plus celui, héroïque, de l’homo hierarchicus, mais celui de l’homme ordinaire des temps « démocratiques » : « peut-être qu’on devrait démocratiquement/ chanter aussi la gloire inverse des vaincus… ô Eric/ Ress nageur franco-/américain issu des campus d’Indiana/ 8ème et dernier… ». Sa tonalité ensuite, aussi affirmatif soit-il, ne peut que se teinter de mélancolie, dès lors que l’hymne s’énonce depuis un monde où la finitude est sans remède et la mort sans relève : « Je veille sur le restant/ de lumière qui est en train de s’assécher et je parle en vigile de l’avant-mort : /les jonquilles de jaune vont faner, tout sera bientôt un cœur de brioche durcie/ et friable. Je parle. Bien sûr c’est une conversation avec le silence absolu. »

    Il y a, dans la langue de Stéphane Bouquet, une fraîcheur, une vigueur et une tension roboratives. Cela n’est pas simplement dû à la manière qu’a l’auteur de « sexer », autant que son lexique, son phrasé (admettons qu’on puisse « sexer » la langue comme on a pu vouloir la « jazzer ») – d’ailleurs, sur ce plan-là aussi, l’allongement serpentin, la longue étreinte « sentimentale », y prévaut sur le style staccato, syncopé, emporté, haleté. Non, cela tient peut-être aussi, selon moi, à cette alliance singulière que cette langue parvient à produire de deux ingrédients a priori peu compatibles : la célébration hymnique, l’aura de sacralité déshabitée, intempestive, qu’elle induit, d’une part ; et l’absence d’apprêt, l’allure de presque bavardage, propres à ce qu’on appelle, depuis Apollinaire, le « poème conversation », d’autre part.

   Tout cela confère à cette langue une capacité rare à saisir dans le présent de l’écriture (celui que signe par exemple une « minuscule araignée rouge » écrasée sur la page) la présence la plus palpitante de la vie, sans jamais en insulter la beauté (fût-elle logée à l’enseigne des plus triviales réalités). « J’ai équipé le poème pour saisir le moindre frisson », note en passant l’auteur. Et en effet, c’est bien quelque chose comme un sentiment « haptique » de la vie que produisent ces poèmes. Autant et plus qu’à voir, ils donnent comme à toucher du doigt un mouvement de l’existence que l’arbitraire du signe interdit pourtant ordinairement à l’art du langage d’épouser vraiment. En ce sens ils sont bien, si l’amour est d’abord de l’ordre du toucher, doublement des poèmes d’amour.

   Réfléchissant au « t apostrophe de l’expression je t’aime », le poète des Amours suivants explique à l’un de ses interlocuteurs que toute sa vie consiste « à bâtir un toi surpeuplé pour [l’]aider à glisser de jour en jour jusqu’à la fin ». Il en va de la poésie comme de l’amour ainsi compris : elle aussi aide à résister à contre-pente de la mort, en une sorte de geste orphique a minima. À un amant chinois qui lui demande pourquoi il fait « en vrai de la poésie », l’auteur répond : « C’est très simple en fait, c’est parce que nous devons sans cesse voler les choses à l’absence. »