Les belles contradictions de Nathaniel Tarn par Christian Désagulier

Les Parutions

06 nov.
2018

Les belles contradictions de Nathaniel Tarn par Christian Désagulier

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Un poème dont le titre serait un oxymore si Baudelaire n’avait pas ajouté le droit de se contredire à la liste des droits de l’être humain dans la préface de sa traduction des Histoires Extraordinaires du génial poète américain Edgar Poe. De toujours t’a intrigué que p, o, e soient également les trois premières lettres de poet ? Il n’y a donc désormais plus aucune culpabilité attachée à dire ou penser une chose et son contraire successivement. Belles ou laides, ordinaires ou contradictoires contradictions, mais belles celles ainsi qualifiées dans la section Quinze du poème de Nathaniel Tarn (1) que l’on dirait extrapolée de l’« Épopée du ver » de Victor Hugo :

 

le ver n’attend pas ma mort pour entrer et sortir de moi

il trouve son réconfort dans mon lit                   il y fait son terreau

c’est ainsi qu’il vit de moi   je ne suis que son logeur

 

mais je salue son passage et les belles contradictions dont son ouvrage est fait

le lichen d’excréments qu’il laisse en moi qui l’excrète lui en temps voulu

 

Tu as découvert Nathaniel Tarn dans l’anthologie bilingue intitulée « 20 poètes américains » dirigée par Michel Deguy et Jacques Roubaud (2) parue en 1980, ayant parcouru à l’époque de sa parution le choix de ses poèmes à commencer par celui de la section Une des « Belles contradictions ». Tu dois avouer, là, maintenant, avec un sentiment de culpabilité, oui, là, rétrospectivement justifié, que tu ne les avais pas lus avec suffisamment d’application, comme le poème, tous les poèmes se devraient d’être lus, nécessairement, les idées reçues reconsidérées avec l’esprit de contradiction, quitte à se contredire ensuite, une fois encore.

 

Tu étais alors davantage soumis à l’attraction des poètes objectivistes de New York et par le medicine poet W.C. Williams. Tu t’étais inscrit au Collège de la Montagne Noire dirigé par le Captain Achab-Olson et tu séchais parfois ses cours pour aller pêcher la truite avec Richard Brautigan. Un anthropoète né en France, de langue française maternelle et de père anglais, l’enfance passée en Belgique avant que les études d’ethnologie poursuivies de Cambridge en Sorbonne puis de l’University of Chicago en SOAS (London's School of Oriental and African Studies) (3), un ethnologue de profession etpoète nord-américain de surcroît permutativement, il y avait là, relisant « Les Belles contradictions » une absence de solution de continuité surprenante, sinon énigmatique que tu n’as pas eu alors la curiosité de résoudre – mais rechercher la solution de ce qui te déroutait, cela n’aurait-il pas eu pour conséquence d’introduire un hiatus dans le cours du poème - : des a priori encore..

 

Hé bien je peux vous dire que ça ne déconne pas chez eux avec ma Kabbale

et ça vous la garde sous bonnes clés là où elle est à sa place

ne resterait-il qui que ce soit de qualifié pour jongler avec les lettres

le vieux cimetière n’a perdu aucune de ses dents

(section Dix, ‘pour Prague’)

 

Aujourd’hui, maintenant que tu es prêt à te contredire, il te revient d’en partager la relecture augmentée à travers ce critoème, « Les Belles contradictions » d’une main, The BEAUTIFUL CONTRADICTIONS de l’autre assortie de tous les poèmes de Nathaniel Tarn en ce qu’ils ont intrinsèquement parties liées pour le tout et qui plus est, sont escortés par leur propre critique, d’où ce renoncement devant la difficulté jadis, en sorte de synecdoque généralisée qui dût te dérouter, ce que tu réalises et te désarçonne..

 

En balayant les feuilles aujourd’hui nous déclenchons une vague sous nos pieds

Quand on nage dans la mer de feuilles elle semble gigantesque…

on imagine le Yang-tse         le Mississipi           l’Amazone               leur courant puissant

la turbulence des grands fonds          les fosses                 les hangars à baleine…

ils s’en vont les navires à lard                             les plaies du Léviathan

(section Neuf)

 

Après avoir tiré des bords Ins and Outs of the rivers forest, « Sur les fleuves de la forêt » (4), dérivé sur les continents fragmentés du Gondwana (5), tu mesures la valeur singulière de l’entreprise poétique de Nathaniel Tarn à côté de celles qu’il revendique d‘Ezra Pound, Hugues MacDiarmid, Charles Olson et de la Grande Dame d’Amherst qui fabrique le pain au levain de pomme qui accompagne tes repas journaliers. Tu réalises la volonté d’expéditions renouvelées de Nathaniel Tarn, mentalement risquées vers l’Autre-que-Soi, l’intellect dûment équipé de savoirs transdisciplinaires incarnés mais, crâne, prêt à y laisser sa dure-mère pour aller y voir de près, pas seulement avec les yeux, disposé à tout oublier pour se laisser réapprendre : Maya le plus possible avec les Maya du Guatemala, Bouddhiste à bord de ses Véhicules immobilisateurs en Myanmar, sherpa d’havresacs de neige destinée aux sommets de l’Himalaya d’où tu vois fondre à vue d’œil des Babel d’icebergs.

 

c’est arrivé un jour               de façon involontaire mais avec passion

une aberration de l’instinct du collectionneur s’étant emparée de moi

je me voyais responsable de la destruction d’un fragment d’histoire

mon ongle avait fait disparaitre une infime particule d’une fresque

vieille au moins d’un millier et demi d’années

cette particule                         j’avais dû le vouloir                               était tombée en poussière

 

Tu es frappé par ce que tu viens de lire sans besoin de ces RAM (Random Access Memory) installées au-delà du cercle polaire, par millions de mille-pattes noires chaussées d’or à quoi ils ressemblent, bivouaquant dans de vastes et désertes cliniques, à la limite de la surchauffe électrique de toutes nos requêtes via internet, comme celle de savoir combien il reste de baleines, question posée qui transite là même où elles étaient équarries en masse pour leur graisse transformée en huile d’éclairage avant que la même l’électricité ne la remplace, tu es frappé par la beauté de cette contradiction, belle en tant que vraie, et pas plus étonné de lire ce que Karl Marx prédit :

 

« Dans toute escroquerie financière chaque actionnaire sait que la tempête arrivera un jour, mais chacun espère qu'elle tombera sur la tête de son voisin après que lui-même aura recueilli la pluie d'or et l'aura mise en sécurité. Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. » (6)

 

Nous y sommes, au sens propre du mot « déluge », les capitalistes disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent, sans jamais se contredire, ne sont pas des poètes selon Blaise Cendrars puisqu’ils savent aller jusqu’au bout, et il ne nous reste plus qu’à espérer avec Jacques Benveniste que les banquises soient effectivement des bibliothèques, c’est-à-dire que l’eau ait de la mémoire, où le silence de plus en plus rare et aléatoire, plus rare que terre rare, y demeurera accessible ainsi que nos déclarations d’amour, nos déclarations d’amour des mots endossées : poèmes..

 

A cet égard, rend et ravale ta langue maternelle, rapprend la langue de l’Autre-en-Soi jusqu’à rêver dans celle qui sera ta fille puisqu’il n’y a de Civilisation qui tienne qu’orale – chorale - : les écrits fondent, seules les paroles fondent. Il y a aussi de fausses contradictions..

 

Sa vomissure dans ma bouche

mon cou inondé de sa morve

son haleine sur mon visage

son sang craché sur mes genoux

sa merde sur mes orteils

 

et je vous ai épargnés les détails chers camarades d’études

des relations entre frères de sang

moi           prêtre de la pluie d’AtitlànRalkoal Tz’utujil

et ça         pas une nuit durant              il y a des années    souvenir de voyage

(section Deux)

 

Poèmes de Nathaniel Tarn où l’épreuve de cet impossible est relatée, tentatives de réinsertion sans cesse à réitérer, d’un livre à l’autre, testée l’hypothèse des raisons de cette impossibilité, avec l’énoncé de leur émission pour seul gain, seul grain, mais quelle et quel ! Cela déboussolait à l’époque des BEAUTIFUL CONTRADICTIONS et affole plus encore l’aiguille aujourd’hui, qu’il puisse y avoir une telle relation d’équivalence, réflexive et transitive entre ces deux occupations comme on peut se rendre à cette évidence dans les essais intitulés The EMBATTLED LYRIC (7). De « Belles Contradictions » devenues des prédictions avérées pour qui a accepté de se regarder en face dans la boule de Terre..

 

Nathaniel Tarn, vit désormais retiré dans sa maison d’adobe aux parois doublées de livres, près de Santa Fe (New Mexico), à proximité de Taos, village indien Pueblos dans les habitations duquel on pénètre par la fenêtre du premier étage au moyen d’une échelle – comme il convient de pénétrer dans la maison du poème. Ce village, et le ranch de D.H. Lawrence où le printemps de cette année tu es allé marcher sous les pins ponderosa que Georgia O’Keeffe a si bien peints, sont situés près de Los Alamos. Avant de devenir le centre de conception de la bombe H que l’on sait – il y a désormais davantage de bombes que de lettres de l’alphabet – se trouvait à Los Alamos une école privée paramilitaire sous la forme d’un ranch pour adolescents, que l’élite fortunée nord-américaine envoyait là pour s’aguerrir à l’effort, au froid, au sommeil, à la concurrence en prévision des rênes qui leur reviendraient de prendre lors de la succession de la Compagnie du père, ce que tu découvris en visitant le Musée d’Histoire où tu lis sur la fiche de William S. Burroughs qu’il y fut un élève bien noté..

 

le chant est devenu froid il gît tel le lutin dans la tombe

quand il y a trop de bruit pour que s’entende le chant du rouge gorge

de nos jours tout-un-chacun exhibe ses attributs           cordes vocales ou parties intimes

 

en fait la texture même de sa semence en public

aspirant à ce que tous en admirent les nuances et sa façon de gicler

le caillé  le vert d’huître aux bords                    comme si entre temps

elle pouvait encore être inséminés dans leur propre ventre à toutes autres fins

vers bisexuels fourguant un potage de restes

généralement le plus loquace rêvant qu’elle lui procure des culs

payé le prix fort pour choquer un public désormais blasé

(section Quatorze)

 

Exact et précis, il convient de l’être pour traduire ces quinze épopées miniatures composées dans une langue à la singularité synecdotique, ces poèmes de poèmes insolubles, « Sur les fleuves de la forêt » jusqu’en Gondwana, ce qu’Auxeméry parvient à restituer avec la pression de carotide qui va bien, fut-elle celle d’un poulain d’Attila aux sangles de sang tandis qu’en poney se promène la plupart des poèmes s’écrivant aujourd’hui

 

comme si les livres n’avaient jamais été écrits                                   les archives mises en ordre

(section Treize)

 

Il en va du poème de Nathaniel Tarn comme d’un mustang des plaines minérales parfumées de sagebrush, qui ne connait ni mors ni angle de marquage : la beauté des ruades est promise à celui qui s’en approche avec le licol du critique à la main, le beau « t » de la contradiction..

 

1 The beautiful contradictions, London : Cape Goliard Press, 1969 ; New York: Random House, 1970
2 Vingt poètes américains, Gallimard, 1980
3 Voir https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/tf067n97nv/ pour la présentation de Nathaniel Tarn par l’université de Stanford qui recueille ses archives
4 Ins and Outs of the Forest Rivers, New Directions, 2008 / Sur les fleuves de la forêt, traduit par Auxeméry, bilingue, Vif éditions, 2012
5
Gondwana and Other Poems (New York: New Directions, 2017), un extrait publié dans PO&SIE N°2009/2, traduit par Auxeméry, disponible à la lecture en ligne sur https://www.cairn.info/publications-de-Tarn-Nathaniel--659952.htm
6
Karl Marx, Le Capital, Vol. 1, Partie III, Chapitre 10, section 5, PUF, traduction Jean-Pierre Lefebvre
7 The EMBATTLED LYRIC, essays and conversations in poetics and anthropology, Stanford University Press, 2007, https://catalog.hathitrust.org/Record/005575666