Les choses, les gens de Federigo Tozzi par René Noël

Les Parutions

26 oct.
2019

Les choses, les gens de Federigo Tozzi par René Noël

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Azur et turquin

 

 

 

       Federigo Tozzi part de la réalité simple, la moindre parcelle de vie étant cette perle de culture faite de greffes en mouvement la plupart du temps non vues par nous. Il s'agit d'écrémer, d'écarter ce qui nous empêche de voir ce que n'importe quels yeux, oreilles peuvent à tout moment sans préparation ni enseignement vérifier. Si bien que Tozzi prend le contrepied de ceux qui stimulent artificiellement les perceptions. Donner au mouvement le maximum de lest, Federigo Tozzi n'a semble-t-il pas d'autre parti pris, ne craignant pas de montrer la déception, le découragement lorsque les espèces de la nature sont dos à dos, d'un instant à l'autre s'ignorent après avoir vu l'infini ou les alternances de saisons loin dans le passé et l'avenir sans qu'à aucun moment l'écrivain ne cache ses sentiments mêlés de voir parfois si loin et de se savoir éphémère, mortel, la vision simple restant paradoxale.

 

       Ni attachement, ni détachement. Ni dégagements, ni mystiques, le second et le troisième volet de la trilogie les bêtes1les chosesles gens de Tozzi évoquent l'aphorisme de Kafka l'esprit n'est libre que lorsqu'il cesse d'être un soutien. Si les deux écrivains ne viennent pas des mêmes univers, ils écrivent bel et bien cependant à la même époque. Les cahiers posthumes de l'écrivain pragois édités par Max Brod sous le titre de Préparatifs de noces à la campagne forment un livre d'une cohérence certaine où les aphorismes, les récits, les pensées du dehors et en-soi indiscriminées décrivent un combat. Les fragments isolés, perméables à des généalogies implicites, balbutiantes, rétives, décantés de Tozzi, au plus près des formes de vie inaltérées mais isolés dans leurs éclats ne livrent-ils pas aux yeux mêmes de l'écrivain une lutte ? Ce n'est ni le tragique, un sentiment de déclin teinté de désespoir et tenté par lui, ni une quête de sagesse et encore moins de fuite hors du monde que l'écrivain note qui fait penser ici à une lutte singulière, mais les alternances des conducteurs du convoi inopinées, les actions du hasard proche de l'univers de Lucrèce où ce sont tantôt les formes non humaines de la nature qui commandent, tantôt les mémoires de l'auteur qui véhiculent le bon tempérament et la bonne température des évolutions des espèces. Si bien que l'auteur doit trouver en lui les modes d'expression singuliers aptes à ne pas briser cet étoilement des choses et des gens, à ne pas les déformer.

 

           Federigo Tozzi ne conclut rien de ses notations. Sous ses lignes, c'est une forme d'abondance qui se donne à voir. La discontinuité qui frappe l'observateur scrutant immobile les environs de Rome aux paysages et aux modes de vie de la campagne encore prégnants à son époque ou bien distrait, occupé à autre chose et sollicité par une réalité extérieure, laisse voir les limites de l'homme qui ne voit qu'aléatoirement les facettes, les liens entre les formes de vie frontales, aussi concrètes que si elles étaient touchées par chacun de ses sens. Les richesses de la nature ne disent-elles pas déjà un trop-plein, une multiplicité de diversités, l'homme n'étant qu'un de ses rejetons inapte à vivre en permanence les densités d'éclats illimités des actions non altérées des formes vivantes ? L'homme aurait-il même cent bras à l'image de divinités indiennes, pourrait-il sentir et décrire ces intensités qui par la main de l'écrivain n'ont rien de magique ni de sentencieux, mais sont les formes constantes de transformations continues des espèces de la vie ? Si cela durait, serait-ce supportable ? que cela s'interrompe, et c'est aussi inacceptable aux yeux de Tozzi.

 

      Une partie de ces deux ensembles de fragments asystématiques vue de Sienne évoquent l'éclat du givre l'hiver sur les fils à étendre le linge, là partout où une forme de plénitude expose la vie pour bientôt se taire. La ville de Sienne à cet égard ne constitue-t-elle pas la cité tozzienne exacte ? La sobriété des arcs romans - a-t-on jamais bâti avec meilleure main que celle de l'art roman ? - étant semble-t-il conductrice de ces éclats isolés où la nuit autant que la lumière convertissent la mutité en silence et les mots en cristal écrit. 

 

         1917, l'année de l'entrée de l'Italie dans la première guerre mondiale notée au bas de quelques fragments par Tozzi permet de vérifier combien il ne fuit en aucun cas son époque - ses notations évoquant certaines pages du journal de guerre de Carlo Emilio Gadda, témoignage de premier plan sur ce conflit et tentative de restitution d'une objectivité interne, d'une vision de soi au carré, soi s'observant sans se méjuger autant qu'il est possible de le faire -  ne se voit pas différemment que n'importe quel citoyen ou soldat mobilisé d'Italie, ne changeant rien aux textures de ses notations, ne cherchant pas à les justifier par le surcroît de vie opposé à la mort distribuée à l'aveugle par les hommes ou par la quête d'un point de fuite, d'un sens ultime de la vie, son exploration de soi et du monde consistant à voir le plus d'objets et de gens possibles sous leurs aspects dynamiques.

 

          Les gens catalyse cette faculté de l'écrivain de trouver la médiation la plus franche et directe pour écrire ses portraits. Tantôt la pensée, la physionomie, les regards de celui qu'il décrit, d'autres fois ses propres sensations manœuvrent la phrase et le fragment devenus membres à parts entières de ces aléas, la personne de l'auteur grossie à l'improviste à l'image d'un torrent zébrant la terre de ses neiges éternelles en débâcle. Prose lapidaire ou orage épique " Demain soir, ce sera fête. L'orage interrompra peut-être la polka ; tandis que les musiciens essuient leurs instruments de cuivre      ...     Suivis par leurs mères, les deux fiancés s'abritent sous une porte. Mais la pluie est chaude ; violets foncés là-bas sur l'horizon, d'où ils se détachent ; les nuages prennent feu. " (les choses, p. 15), les condensations des émotions et des sensations tenues et libérées jettent le tout des langages disparates, sources et deltas des espèces de la vie, à l'image de l'azur et du turquin - couleur littéraire, le bleu-turquin proche du bleu de Prusse2 - pigments du ciel, de la voie lactée à la nuit aux volets clos du corps. Il s'agit d'innover, de sortir du toujours trop tard des inventaires déterministes, de vivre les décentrements incessants des points de vue de l'étendue, façon d'inaugurer une ère nouvelle.      

 

 

1 Les Bêtes, traduit de l'italien par Philippe Di Meo, José Corti, 2012

2 Turquin de Jeune ménage de Rimbaud, Bleu de Prusse couleur de Georg Trakl, de l'expressionisme - mais aussi des uniformes militaires devenue acide, cyanure prussique