Marcel Proust, une biographie de Michel Erman par Christophe Stolowicki

Les Parutions

13 juin
2018

Marcel Proust, une biographie de Michel Erman par Christophe Stolowicki

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

Une vie de Proust – d’un amour de Swann on découvre que faire catleya est un codage des amours de l’auteur et de Reynaldo Hahn. Écrite par un spécialiste du romancier poète, documentée à mille tours encore que linéaire, et si conforme, abondant(e) en bienséance rhétorique – on comprend soudain ce qui (de cette œuvre vie) fait la poésie, unique, à point nommé, ce point de non-retour où le temps est retrouvé, où le tempo des temps modernes fait silence : c’est le déguisement, de Haas en Swann, en Charlus de Montesquiou entrelacé de Proust ; le leurre shakespearien d’un excellent élève, d’un enfant sage qui a classiquement, par conformisme aigu élu Racine plutôt que l’inverti Shakespeare ; on comprend ce qui (en cette biographie, tout en longues phrases de canevas proustien sans le charme de Proust, on n’est pas son spécialiste impunément) par contraste nous infuse de poésie, fait ressortir tout le poétique romanesque de La recherche, d’autant plus prégnant qu’en ces quelques années de solitude l’écrivain a corrigé, épuré toutes les affèteries parnassiennes de sa jeunesse de mondain, les mièvreries décadentes concentrées dans le personnage de Bloch (et ce que de lui-même il rejette sous ce patronyme juif), traçant un long chemin de Balzac à Flaubert. Ainsi que Flaubert jusqu’à son dernier souffle –  rallongeant de paperolles, becquets sa magique, élastique, interminable phrase impeccablement calibrée, de syntaxe si polie qu’André Breton à des années lumière ne s’y est pas mépris : pure rhapsodie.      

 

Aussi ne boudons pas notre plaisir. Une biographie de Proust, une de plus ? On ne s’en lasse jamais. Aux explicitations, aux mises à plat vallonnées exaltant le génie classique du français, Michel Erman donne en miroir quelques explications psychologiques banales contemporaines, qu’importe. À l’enfance anxieuse, à l’adolescence d’un vilain petit Marcel échouant en tout sinon en composition française ou en dissertation philosophique, on retient son souffle. Remontent les amitiés avec des antisémites notoires (Léon Daudet, rédacteur en chef de L’Action française, Paul Morand) d’un sodomite (demi-)juif condamné à recherche[r] essentiellement l’amour d’un homme de l’autre race, c’est à dire d’un homme aimant les femmes (et qui par conséquence ne pourra pas l’aimer), le tragique nous assaille. Quand on (re)découvre qui implacablement sont les originaux de Bergotte (Anatole France, personne d’impérissable, voire Paul Bourget) ou de Vinteuil (Gabriel Fauré, pas Beethoven), ou quels plats universitaires furent les maîtres à penser, on ne peut qu’admirer la lucidité du Contre Sainte-Beuve : la somme des influences et incidences ne fait pas un artiste, qui transcende ses sources – et ses biographes.