Monstrueuse de Jean Daive (2) par Anne Malaprade

Les Parutions

02 avril
2015

Monstrueuse de Jean Daive (2) par Anne Malaprade

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        Où est, qui est, que veut, que peut, que craint le monstre ? Le monstre, d’ailleurs, n’est pas présent en tant que tel dans ce livre : ici c’est la femme tueuse (monstueuse ?), sœur, amante, mère, c’est l’aimée et l’amante, la nymphe et la muse qui s’anamorphosent au gré de douze sections — la première s’intitule justement « Anamorphose d’un faune » — désignant et perpétuant l’énigme tout en la subtilisant. La féminité, radicalement fabuleuse, renverse notre humanité. Elle est l’Autre du même, ce qui infiniment poursuit l’homme en nous hors de nous : ce vers quoi nous tendons au risque de rencontrer l’animal, de croiser l’hybride. La différence jusqu’à la différance, une altérité temporelle, spatiale et formelle qui creuse l’apparence en jouant la carte et le pari de l’étrangeté. Expérience mystérieuse qui enrichit la beauté d’un trouble et d’une peur, scène primitive qui transgresse l’interdit de l’inceste : les draps s’offrent au dégoût mêlé de plaisir, « Entre deux draps, dans un égout ». Quelque chose vibre jusqu’à brûler, détruire et sacrifier : le désir, l’angoisse, la présence du souvenir dans le présent d’une écriture cendrée disent le gouffre de la rencontre, l’abîme qui préside aux rapports humains, la séparation dans le rapport, l’impossible et nécessaire attente d’autrui, la morsure qu’est tout baiser. « Soi posé là ne peut être présent » : les corps ne garantissent pas les âmes, la nudité n’est pas un gage d’innocence, de même que la pudeur voile ce que la vue ne s’interdit plus de déchirer.

         Monstrueuse, pourtant, s’exhibe et se décline au masculin. Le motif mallarméen du faune, en effet, parcourt l’ensemble du livre : « rendez-vous du faune vagabond/avec une inconnue », « je suis une dissimulation moderne/je suis un faune », « les pieds sont pensants, les ongles voient/et les sabots sont fendus », « Suspendue est la vérité au berceau/du faune », « Où va-t-il/Faune/ou Minotaure/à la place du soleil ? », « La rumeur ne court plus, faune/ne court pas, il —/en secret », « Faune/ a vingt ans et/une nuit », « l’origine du faune/vient de son ongle fendu ». Mais le faune, le frère, l’ami, l’observateur, l’être de besoin et de désir, est aussi un prince qui voyage, traverse des royaumes, découvre des espaces imaginaires, atteint des pays où l’on n’arrive jamais tout à fait, des contrées dont on ne revient plus. Conte cruel de la jeunesse, Monstrueuse réécrit, pour les adultes cette fois, une cérémonie que La Belle et la bête mettait en scène : le faune adopte le regard perçant du prétendant qui détruit les apparences, tandis que « la belle endormie » se pare de l’ambivalence effrayante des déesses qui sont aussi bien daïmons que diamants. Monstrueuse, enfin, réédite L’Après-midi d’un Faune : l’animal tel que je suis, tel que je me perçois et tel que l’autre me saisit, me veut peut-être, m’aliène sans doute, l’animal donc se dit à travers une série de termes qui tournent autour d’un son  — un « solo long », écrivait Mallarmé — dont les nuances ici sont progressivement suggérées. « Faune » génère ainsi une suite litanique de termes qui semblent provenir d’une même source, d’une origine intarissable et cachée : femme-Faust-fruit-fiancé-forêt-fontaine-soif-fouet-sophisme-fraise-faille-photographier-framboise-pharmacie-souffle-filet d’air-défocalisé-naufrage-flûte. Ce faune, on le voit, on le sent, on l’entend, on le devine, on le touche, on le craint, on l’attend. Il est le nom du fantôme qui hante notre désir d’affabulation : son corps musical, toujours exaspéré et extrême, résonne en une « poitrine de sons » que cet objet-livre incarne, demandant à chacun de ses lecteurs un peu de trouble, d’ambivalence et d’angoisse. Il faut, au moins, être deux chairs effrayées pour entendre rugir le monstre, pour jouer au faune, pour fuir la famille et accidenter la langue. Nous sommes tous des hommes, des femmes et demie, nous sommes toutes et tous des demi-hommes, de ces monstres de femmes œuvrant à l’ouverture d’une question.