Non, rien d'Agnès Rouzier par Véronique Pittolo

Les Parutions

23 juin
2015

Non, rien d'Agnès Rouzier par Véronique Pittolo

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Certaines locutions négatives restent dans la mémoire. Nous connaissons : Tu n’as rien vu à Hiroshima, de Duras et Resnais. Mais qui a lu Non, rien d’Agnès Rouzier ? Ce livre méconnu, initialement paru en 1974 aux éditions Change, est désormais réédité aux éditions Brûle Pour Point, initiative d’un jeune auteur passionné et généreux, Stéphane Korvin. Je salue son courage et sa volonté. Comme La nuit du chasseur fut l’unique film de Charles Laughton, Non,rien fait partie des chef-d’œuvres solitaires dans la constellation plurielle du cinéma et de la littérature. C’est à partir de l’impuissance dans laquelle j’étais de parler de la chose que j’ai fait le film, précise Duras à propos d’Hiroshima mon amour. Comment en effet dire la catastrophe des guerres, de l’amour, des corps, autrement que sur le mode du récit,du témoignage, de la confidence narcissique ? A travers ce poème monumental au titre modeste, Rouzier réussit ce pari. Non, rien marque une date importante pour la poésie contemporaine, comme Godard et Eustache pour le cinéma : explosion des formes traditionnelles du récit, poésie qui intègre la narration sans le narratif, et sans la convention, pesante, du poétique. Recherche d’intensités, mise en tension des espaces et des corps, fractures syntaxiques succédant à de longs instants nappés, grands paragraphes entremêlés de phrases flottantes, d’ébauches, de citations. Affranchies de leur contexte (Artaud, Stendhal, Bataille), celles-ci s’entrelacent au corpus du poème entier. A peine repère-t-on un changement de rythme, même si on reconnaît le Blanchot de Thomas s’assit et regarda la mer. Ces  miscellanées greffent la tonalité musicale d’un texte qui résonne en polyphonie simultanée, dans une totalité sans bords. Texte nu (comme les corps entrevus ici et là), à déchiffrer page après page, comme autant de tables rases.

Une chambre, un couloir, la mer, des arbres, des voix, des enfants, tout s’inscrit dans un espace éclaté, disloqué, réinventé. Je parlerai d’une poésie anamorphique qui  procède par  inversions, renversements, plans séquences réfractés. D’un poème physique, quantique, qui avance par bonds, sensation que j’ai éprouvée lors de ma découverte de Danielle Collobert, au début des années 80. Contrairement à celle-ci dont j’ai pu voir des photos ici et là, Agnès Rouzier restera pour moi une poétesse sans visage. Est-ce que cela ajoute une plus value d’étrangeté à son œuvre, plus isolée ainsi, plus tragique ?

Ecriture qui se voudrait la reconstitution verbale, phonétique d’une force. D’un viol. Déchirure, lit-on dans sa postface.

La première page emporte, propulse vers un corps qui se déploie dans l’espace microscopique d’une caméra intérieure. Le plus souvent, la sexualité en littérature est traitée de manière illustrative ou machiste, suscitant au mieux le voyeurisme du lecteur (Despentes, Houellebecq). Elle est ici prélèvement délicat sur une chair qui respire, une présence qui aime, dort, mange, se lave. Un homme descend l’escalier, apparaît sa fragilité  … La fumée d’une cigarette rabat dans tes yeux une qualité particulière de larmes…   puis, sans transition, la secousse hypertrophiée d’un corps qui bande, mixant organes mâles et femelles… : Le partenaire qui sagement dodeline (ses seins gonflés comme une bite)….. Tête épuisée qui roule dans les bras. Rouzier écrit instinctivement la brutalité ambivalente de l’intimité érotique (nous avons vu cela chez Sade, Artaud). Deleuze avait écrit à son sujet : Je peux vous dire la violence extrême de votre écriture….Vous n’écrivez pas sur la sexualité, vous écrivez sexuellement.

La réalité n’est pas scrutée à partir d’un moi qui serait mesure de toute chose, mais dans une vision objective et cependant infiniment proche. L’affect distancié, l’essentiel est présenté comme secondaire : Tandis que …. qu’importe …. rien… : toute négation utilisée à contre courant, la phrase affirme en niant, énonce dans la réserve, à moitié, pas tout à fait, puis soudain elle se fait élégiaque et sort de ses gonds : Il, nous, notre fleuve, toute la terre  …..  Ne se refermaient ni les portes, ni les cercles, ni les impasses : points de fuite S’ORGANISANT. Le repos est provisoire, appelle la disjonction, la panique, l’explosion : Lire c’est s’appesantir un instant… puis sauter. Rouzier l’a précisé, elle souhaitait Une écriture liée à la perte du sens… manier la langue comme une folie faite, forcée, en soi même. Le signifiant en sort vainqueur, reléguant le signifié à son usure sémantique. Nous ne sommes pas loin de Ducasse, et bien sûr, de Bataille : Le silence est un mot qui n’est pas un mot.

J’ai commencé mon article par une allusion au cinéma, car cette écriture est selon moi le symptôme d’une mélancolie d’époque liée à Duras, Godard, Eustache, dans le sillage de 68, mêlant le souffle de l’émancipation à la retombée d’une révolution manquée. Sans que dans nos gestes, aucune suite se marque : sentimentale, politique, je lis cette phrase comme le signe d’un effort, d’un épuisement, d’une étreinte suspendue. Que penserait Agnès Rouzier, qui a vécu la remise au pas d’une bourgeoisie gaulliste trop tôt revenue au pouvoir, que penserait-elle du triomphe du cynisme, du capitalisme sauvage, du pouvoir de l’argent ?

Aucune suite dans les gestes, j’entends aussi ce mouvement comme les portes claquées chez Godard, les voix sans destinataire, la douceur retrouvée (quatuors de Beethoven dans Prénom Carmen).

Jean-Pierre Faye signe une préface en vers très touchante, pour un texte qu’il avait découvert et publié en 1974, il nous présente l’oeuvre sous le signe de la disparition, de la fuite de l’auteure, de son errance. Ainsi résonnent les premiers mots de la première page :  Comme si chaque pas, chaque mot te dissolvaient… Refermant le livre, j’ai soudain le souvenir de Jean-Pierre Léaud dans la Maman et la putain, je vois Bernadette Lafont fumer une cigarette, et plus loin, en plongée, plus tragique, la solitude de Marlon Brando sous le métro Passy, au début du Dernier Tango à Paris.