L'écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith (2) par Véronique Pittolo

Les Parutions

09 févr.
2019

L'écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith (2) par Véronique Pittolo

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La technique est-elle bonne ou mauvaise ? Vieille question aristotélicienne, qui  suscite une banalité non moins évidente : tout dépend comment l’on s’en sert. Chimère joyeuse ou cauchemar aliénant, le rêve technicien s’est considérablement accru avec l’apparition d’Internet et l’idée que désormais, les nouvelles technologies envahissent nos vies, pour le meilleur et pour le pire.

L’essai de Kenneth Goldsmith interroge cette mutation et la présence tentaculaire du Web dans le projet des écrivains et des artistes : déclin progressif de la subjectivité face aux possibilités infinies de la toile, disparition de la notion de génie, nivellement du savoir faire, puisque désormais la machine crée pour l’homme …  Une sortie imprimante ratée devient un ready-made étonnant, une création inattendue. Plus besoin dès lors de suer sur un poème ou d’attendre l’inspiration qui ne vient pas (ou rarement).

L’internaute invente, code, recycle, peut s’improviser à tout moment artiste. Ceci me rappelle le credo conceptuel des années 60, selon lequel Ceci est une œuvre si je dis qu’elle l’est.  

 

Goldsmith interroge les pratiques d’appropriation qui relèvent de ce processus d’écriture sans écriture. L’exemple de la poète Vanessa Place est intéressant : avocate, elle s’approprie son job alimentaire en performant en public ses dossiers (Statements of Facts), rapports judiciaires d’affaires criminelles. Ce matériau brut inscrivant victimes et bourreaux sur le même plan, contribue à détourner une pratique dérangeante et questionnante.

 

Je me suis souvent demandé comment Debord, Warhol, Duchamp, auraient réagi face à Internet. Gertrude Stein aurait-elle passé son temps à copier-coller, à cliquer à l’infini ? Goldsmith voit dans l’écriture de Stein une préfiguration du texte scanné, de la lecture-balayage :

 

La plupart des œuvres de Gertrude Stein n’ont jamais eu comme but d’être lues scrupuleusement, mais elle déployait plutôt des moyens visuels de lire.

Certains procédés du début du XXe siècle auraient donc annoncé les dispositifs visuels d’écriture sans écriture.

 

Le web fonctionne à la fois comme lieu de lecture et d’écriture : pour les auteurs un immense réservoir de textes à partir duquel élaborer de la littérature…  Les lecteurs, dans ces marécages infinis d’information, travaillent en permanence à filtrer autant qu’à lire.

Comme l’électricité a pu engendrer en son temps la fièvre dada et l’exaltation futuriste, Internet produira les artistes et les écrivains de demain (selon Goldsmith). Les lecteurs internautes pourront affiner leur jugement critique, quand les écrivains se contenteront peut-être d’un statut de copistes, devenant en quelque sorte des Bouvard et Pécuchet du code. Cependant, l’éclatement du réel, l’arborescence des données, la vison en réseau, n’ont pas attendu Internet pour exister dans le projet des écrivains et des artistes. Les cut-up de William Burroughs, de Jasper Johns, de Rauschenberg, les montages savants de Joyce1,les collages de Braque et de Picasso, témoignaient en leur temps d’un désir d’appropriation, de recyclage, de dislocation.
Par ailleurs, il est amusant de constater que Duchamp fut peut-être l’ultime artiste artisan de la modernité : œuvres uniques faites main, bricolages conceptuels géniaux, non virtuels.

 

Le Web s’impose aujourd’hui comme le medium indépassable pour travailler, communiquer, accélérer, créer de nouvelles formes. Soit. Le Big Data produit des œuvres qui stimulent la spontanéité, l’improvisation. Ce processus est-il réellement nouveau ? John Cage, dans les années 60, postulait déjà le hasard comme principe : Il nous suffit de frotter de l’information contre de l’information peu importe.2

 

Il faut se méfier de la vision angélique du tout digital qui fait d’Internet l’Eldorado absolu.

Dans cet essai par ailleurs passionnant et bien documenté, il n’est presque jamais question des effets pervers du GAFA, de la main mise des industriels du numérique qui exploitent leurs employés (Amazon),  pillent les données (Facebook), ne paient pas d’impôts  (Apple).

Alors, le génie est-il du côté de la technique, de l’homme, du marché ? Que fait-on du message de Mac Luhan ? Si le medium est [encore] le message, doit-on convertir le moyen (écran, interface), en œuvre ? Un poème produit selon les hasards d’un fichier informatique est-il beau ? Est-il moderne ?

 

Imaginez qu’il y a environ huit milliards de milliards de manières différentes de chiffrer l’alphabet si les lettres s’encodent mutuellement. Alors écrivez un poème qui soit beau, qui ait du sens, de telle façon qu’y enlever n’importe quelle lettre et la remplacer par son équivalente dans le code commun, produira un nouveau poème, qui restera tout aussi beau et créera encore du sens.3

 

Si le Data permet de tout prendre, tout enregistrer, tout recopier, la tour d’ivoire de l’écrivain devient caduque, puisque l’ordinateur génère des combinaisons infinies de langage et de typographie (mots et phrases dispersés, vers explosés, grandes zones blanches). A côté de ces créations numériques inouïes, le calligramme d’Apollinaire (qui est aussi du langage à disposition spatiale), devient un  exercice studieux de collégien, au mieux, une consigne d’atelier d’écriture.

 

La poésie concrète a donné son cadre au discours du web, et le web en retour a
donné une deuxième vie à la poésie concrète. Sur les écrans, des poèmes concrets poussiéreux d’un demi-siècle nous semblent frais et vivants.

Goldsmith établit un parallèle entre la révolution picturale du début du XXe siècle et la mutation numérique d’aujourd’hui :

 

Si la peinture a réagi à la photographie en devenant abstraite, il semble improbable que l’écriture ne fasse pas de même par sa relation à Internet… L’écriture pourrait se contenter de devenir mimétique, de se reproduire, y puisant des méthodes de distribution, de nouveaux moyens de réception et de lectorat. Le lecteur analyse un texte plus qu’il ne le lit.

 

Soit. La figuration n’a cependant pas disparu avec le cubisme et l’abstraction. Quelques œuvres apparues depuis une vingtaine d’années de ce côté-ci de l’Atlantique en témoignent (Marlène Moquet, Martin Dammann, Nina Childress, Valérie Favre). J’ai par ailleurs constaté une peinture et une photographie narratives dans le travail de d’étudiants en école d’art.
Les auteurs et artistes cités par Goldsmith sont anglo-saxons, et sa vision des choses, américaine (comme le GAFA est américain).
Le Xenotext Experiment de Christian Bök, qui consiste à infuser un poème dans une bactérie afin que le poème puisse survivre après l’éventuelle destruction de la terre, est séduisant, mais l’avenir de la poésie est-il souhaitable dans ce transhumanisme exalté ?

Les tweets glissent en temps réel sur l’écran, exactement comme y défilent les cours de la bourse.

 

Tweets et retweets expriment le symptôme d’un monde capitaliste égaré, d’une langue hystérique à travers laquelle informations et désinformations se succèdent sans contenu.

Dans son exposition Je m’appelle Cortana4, la peintre Sylvie Fanchon fait de l’écriture sans écriture : elle utilise des voix de smartphone, injonctions d’opérateurs de France Telecom, qu’elle réinjecte sur ses toiles (Cortana est l’assistante téléphonique de Microsoft) . Le virtuel est ainsi réinvesti dans la matérialité de la peinture  (huile sur toile), avec humour, intelligence, dans une pensée en mouvement au-delà du vertige numérique.

 

 

1Le traducteur de Finnegans Wake en français, Philippe Lavergne, est ingénieur informaticien.

2 Richard Kostelanetz, Conversations avec John Cage (éd des syrtes, 2000).

Jonathan Ball, Christian Bök, poet, 2009, cité par Goldsmith

FRAC Franche-Comté, décembre 2018 janvier 2019