Emmanuel Laugier, par Véronique Pittolo

Les Parutions

30 août
2021

Emmanuel Laugier, par Véronique Pittolo

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Emmanuel Laugier,

 

 

Jaune serein

 

 

Dans une époque socialement perturbée, politiquement incertaine et cliniquement mortifère, quelques livres récents nous rappellent que la littérature est une échappée, un espace de bienveillance, d’exigence, de sensibilité. Cette poésie-là, précisément parce que c’est de poésie qu’il s’agit, s'inscrit dans un monde encore possible et plus que jamais vivant, au milieu des décombres d'une société désorientée.
Stéphane Bouquet, Vincent Broqua, Emmanuel Laugier, n'hésitent pas à injecter des réminiscences et du sentiment dans leur écriture, loin des bruits médiatiques de l'autofiction narcissique et souffrante. Pourtant ce sont des vies aussi, leur existence qui est en jeu, dans ces écritures.
Tout en nuances et en subtilité, le dernier livre d'Emmanuel Laugier donne l'impression heureuse que la poésie est un lieu de résistance (hors des sirènes de la revendication politique stérile). Sous le signe de William Carlos Williams, il puise dans des souvenirs de voyage, reconstruit un road movie à rebours et renoue avec ce qui m'avait plu dans ses ouvrages antérieurs : le défilement du bitume, le défilement de l’enfance, ou, comment revivre et fixer le réel à travers une vision incadrable, qui est l’espace, l’essence même du poème (ses blanc, ses pauses, ses reprises) :

autour de cela sont les choses
elles se perdent dans le bitume.
 

L'Amérique est ici celle des grands espaces, des champs illimités sans marges ni bords, mais ce n'est pas celle de Kerouac cependant, pas non plus celle de Robert Frank, le photographe. Au lieu d’un parcours mental (noir et blanc), l’auteur déploie un trajet à saturation colorée (réverbération permanente, dominante jaune). C’est presque un livre graphique qui s’ouvre à nos yeux, un livre de peintre paysager où l'herbe est très verte, les machines agricoles, grosses, et les verres hauts de plastique rouge. Cet effet coloriage, ce rendu particulier de dessin d'enfant, nous plonge dans un univers solaire, irradiant, inachevé :

À l’idée du coloriage
Que
Enfant
On fait sans remplir les bords.

J’ai pensé à l’œuvre d’Edward Hopper pour la structure géométrique de certaines motifs, leur clarté aveuglante lorsqu’apparaît soudain une moissonneuse-batteuse qui troue le ciel, arrête la vision.

De vieilles fermes flambent
quand le soleil derrière l'autorise

Mais nous voyons aussi une Amérique sans majuscule, un pays qui n'est pas si grand quand, réduit à l'écran du souvenir, il permet d’extraire ce qui sert le poème au plus près du bonheur nomade (échappée, défilement), de la chaleur de l'être aimé (ses hanches, ses os, son frémissement) :

Dans le van où j'étais en amérique
Mais la chaleur du ruban de la route
L'envie de jouir
De cet à côté de
M'ouvrir doucement dans le verbe
Du désir de s'endormir au soubresaut léger
Que font ses hanches contre les miennes

 Outre Hopper, j’ai pensé aux peintres de l'expressionnisme abstrait, à leur gestuelle rapide, brossée, comme improvisée (jazzée).

Le paysage en coton doux tendu de la lumière…
L’effilochement du chiffon sur une plaque de sel d'argent

Petite amérique en minuscule donc, parce que c’est le pays des précaires également, des petites gens qui ont pris de plein fouet, depuis l’ère Reagan, l’arrogance néo-libérale. Des décennies après le grand poème ethnographique de James Agee qui témoigna en son temps des victimes de la Grande dépression *1 (les métayers de 1936, les ruraux de l’ère Roosevelt), Laugier évoque dans un cadre urbain des hommes errants qui dorment sur un journal à même le sol, des femmes à la démarche lente, portant des sacs en plastique, une population des marges qui compose avec la misère :

Que sont-ils ainsi
dans l'abandon oui ils se trouvent
et pour moi qui passe…

C’est alors l’envers d’une vision solaire et heureuse qui s’offre ici, dès qu’on franchit les villes.

la gamate de l’ouvrier inondé de lumière dure… des tôles soudées… des containers

des plastiques usés par terre pliés (hantaï) hachent la chaussée…

Découpée en vers, rapiécée en visions mentales (poèmes), la pauvreté n’est plus si misérable et devient esthétique, parce que si le réel est désolant, il offre néanmoins des possibilités de traduction (poétique).
Il offre la possibilité discrète d’un voisinage à nouveau possible entre la langue et ce qui lui reste, dehors, interdit *2

 

*1 Louons maintenant les grands hommes, James Agee, avec des photos de Walkers Evans, Plon terre humaine.
*2 Postface de l’auteur.

 

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