Poèmepoèmes d'Oskar Pastior par Bruno Fern

Les Parutions

06 mars
2013

Poèmepoèmes d'Oskar Pastior par Bruno Fern

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Ce livre, comme l’affirme Christian Prigent dans sa préface aussi personnelle qu’objective, « c’est une sorte d’art poétique, si on veut », des poèmes sur des poèmes censés exister et qui seraient ici décrits (le poème-de-pochele poème-à-retenirle poème-soustraction, etc.) ou bien sur des effets stylistiques ou de lecture (où il est constaté qu’un adjectifl’ornipse est une figure de stylela seconde de gênepar des effets onomatopéiques, etc.). Adoptant tous la forme d’un bloc de prose non ponctuée, ils mêlent les registres de langue et les champs lexicaux (« si l’aphorisme prolifère alors la syntaxe se perd dans la verdure part en cavale causant déplacement de loess par des zones d’allusions ramifiées un désordre baroque peut-être étanche mais plutôt simulacre vu ainsi il dure moins longtemps qu’on ne le croyait »),  multiplient les reprises et les décalages par leurs structures spiralaires (« le lecteur se sent concerné rien que par le thème le mouvement des boucles qu’il tournicote en lisant ») et font souvent preuve d’un humour qui n’hésite pas à détourner la logique (« il est assez simple d’affirmer que L’ORAGE EST PASSÉ il est assez simple d’affirmer LE PROCHAIN ORAGE GRONDE il est assez simple à partir de ces deux affirmations d’en tirer une troisième LE PROCHAIN ORAGE EST PASSÉ EN GRONDANT il est assez simple de passer en grondant quand à partir de toutes ces affirmations on en tire la suivante L’ORAGE PEUT PASSER ASSEZ SIMPLEMENT EN GRONDANT »).

Et que peut-on en tirer au passage ?

- que le poème digne de ce nom est à texture intrinsèquement plastique (« tout aussi bien pourrait-on faire par ex d’un POÈME-TURC un AÉROPLANE et inversement la possibilité d’une telle mutation se situe moins au niveau de la dénomination qu’à celui du matériau »), donc susceptible de mettre en branle / résonance l’hétérogénéité prosaïque du dit monde (« de même que le gros titre en une du numéro en question y est délibérément faussé dans la citation ainsi que les fragments d’annonces légales bribes biographiques le plus réussi étant le corps central étalé généreusement dans lequel la capacité de dissémination du poème est non seulement remarquée mais aussi analysée ») ;

- qu’il s’agit par conséquent de chercher à donner une forme qui à la fois tienne sa syntaxe et soit la plus ouverte possible (autrement dit, le poème conçu comme « corps intègre autant que traversé »[1]) et que du coup (liste non exhaustive) :

* il ne saurait y avoir de lexique prétendument poétique (« dans la première strophe il y a quatre jolis mots dans la seconde strophe il y a quatre mots les quatre jolis mots se réfèrent à un mot horriblement affreux qui n’apparaît pas dans le poème ») ;

* le démontage scolaire descriptivo-explicatif loupe définitivement la dynamique de sa cible (« le poème a 9 lignes 5 substantifs 6 relatifs 3 métaphores 4 accents 145 lettres » ou « dans la première ligne le poète s’imagine un organe sexuel dans la seconde ligne le poète ne s’imagine pas d’organe sexuel dans la troisième ligne le poète s’imagine comment le lecteur s’imagine un organe sexuel dans la quatrième ligne le lecteur s’imagine comment un organe sexuel s’imagine le poète ») ;

* les poses diversement drapées sont de préférence à éviter (« le poème-d’auteur est triple en un c’est un lamento de l’auteur secundo un poème à prétentions généralisatrices tertio un filon pour de multiples sciences rien n’est impersonnel dans le poème-d’auteur est-il dit dans une généralité des plus banales »).

Bref, ces poèmepoèmes contribuent indéniablement à exaucer le fameux vœu pongien : « Il faut périodiquement désaffubler la poésie. »[2] :

 

la calèche de la poésie est attendue dans le poème allégorique éponyme son partenaire est le coquillage du monde en outre sont incarnés les annales du symbole le symbole de l’idée l’idée de la liberté et la liberté du coquillage tandis qu’un génitif nu erre dans les règles de l’erreur en arrière-plan on place la calèche avec des personnes en place et elle s’approche

 

P.S. : Ne pas oublier la très intéressante postface d’Alain Jadot quant aux rapports (de traduction) pas toujours faciles mais finalement heureux entre Pastior et lui : « Moi, hier rien, aujourd’hui fils de Dieu par adoption ! Alain akbar ! Je biche. La théière me sourit. Le thé froid est gouleyeux… »

 



[1] Jacques Jouet (oulipien comme l’était Pastior), A supposer…, éditions NOUS, 2007.

[2] Pour un Malherbe