Récit d'un noyé de Clément Rosset par Éric Houser

Les Parutions

14 oct.
2012

Récit d'un noyé de Clément Rosset par Éric Houser

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Tranquilo, Clément, tranquilo !

 

 

 

 

La lecture du Récit d’un noyé, de Clément Rosset, nous donne l’occasion de vérifier une fois de plus la pertinence du modèle lacanien des quatre discours. Il s’agit pour l’auteur (l’auteur bien connu de livres qui ont fait nos délices, depuis Le Réel, traité de l’idiotie en 1977 jusqu’aux Tropiques de 2010, en passant par Le démon de la tautologie, de 1997, ou encore Le régime des passions, en 2001), de relater des rêves qu’il fit, ou plutôt des cauchemars, dans un état comateux assez grave qu’il traversa après « une noyade évitée de justesse dans les eaux d’une crique majorquine ». Les vingt récits qui composent le livre, se suivant et parfois plus ou moins s’enchâssant, ont tous un air de famille. C’est un quasi-noyé qui raconte, et le lien entre les chapitres est ici, dans la présence d’un corps, d’un corps meurtri, avili, réduit à l’état de chose, mais après-coup se reprenant en endossant la posture du narrateur. Un narrateur malin, bien entendu, car qui pourrait croire que l’écriture qu’il fait de son expérience soit le véhicule neutre (à main guidée) d’icelle ? Nous n’allons pas raconter ce qui se passe dans ce « théâtre d’aventures et de mésaventures extravagantes », à propos desquelles Clément Rosset précise d’ailleurs que ce livre résulte de la sélection de quelques-unes d’entre elles seulement. L’on peut imaginer, en effet, que l’état dans lequel il s’est trouvé à Palma de Majorque (du 3 au 20 septembre 2010), avec les intermittences d’un coma plus profond, plus noir (sans images), n’a pas cessé de produire ces scènes, ces aventures dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’ont pas laissé notre homme tranquille. Le coup de génie de Clément Rosset, selon nous, est d’avoir fait quelque chose de tout cela, en une sorte de réduction de ce qui devait tout de même se présenter de manière assez confuse à son esprit, de réduction à la trame séquencée d’un récit. C’est d’un écrivain. Et il ne nous étonne pas qu’un tel homme, à l’acuité intellectuelle fine que l’on connaît et apprécie, ait pu ainsi procéder. Le deuxième coup de génie, tout à fait associé au premier, tient à l’humour extraordinaire qu’il déploie, page après page, dans une veine selon nous assez beckettienne (Beckett qui est du reste cité, pour Malone meurt, dans le premier « chapitre », intitulé Mes premiers pas dans l’inconscient). La lecture de Récit d’un noyé est hilarante. Cela tient, à notre avis, autant au style de l’auteur, à l’énergie du petit moteur qui a été bien rodé dans les livres précédents, qu’à la position subjective dont notre homme a fait l’expérience dans sa (triste et inquiétante pourtant) situation. Car c’est depuis une position de déchet (pas loin du décès), du fond de la bouche d’ombre, que parle le sujet rossetien. Et c’est, paradoxalement peut-être, on ne peut plus joyeux. Nous voilà au cœur de notre propos : dans l’expérience qu’a vécue (indubitablement) l’auteur, et dans sa reprise écrite, il y a un passage qui n’est pas sans évoquer (air de famille) ce qui se passe dans une analyse. Et ce que nous proposons, c’est ceci : il y aurait, au cœur de l’expérience, comme un glissement (n’excluant pas quelque heurt) d’un discours dans l’autre. Nous ne pouvons nous prononcer sur ce qu’il en est pour Clément Rosset, du terminus ad quem ni du terminus a quo. À chacun, à chaque lecteur, de l’imaginer. Reprendrons-nous, comme l’infirmière qui s’inquiète pour son patient agité, l’objurgation censée le calmer (Tranquilo, Clément, tranquilo ! O te vamos a poner el tubo otra vez – Du calme, Clément, du calme ! Ou on va te remettre le tube). Point du tout. Continue, Clément, continue ! Tu nous intéresses.