Revue fario, n° 8 par Bruno Fern

Les Parutions

01 juin
2010

Revue fario, n° 8 par Bruno Fern

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Face à la non-vie qu'on nous propose 24 h / 24 avec un sens du commerce tel que « la plupart acceptent, s'accoutument, s'emploient avec ferveur, et jugent même certains jours, estourbis sinon vantards dans les corridors de leurs abattoirs, que leur malheur est un privilège »1, ce volumineux numéro reprend tout d'abord un dossier déjà ouvert dans le précédent en élevant quelques voix contre puisque : « Ecrire, c'était vivre. Survivre. »2
Ainsi Marcel Cohen confronte-t-il avec raison les différentes formes de « l'abattage de masse » (14-18, Shoah, Rwanda, Kosovo, etc.) et les effets destructeurs de l'actuelle « machinerie économique »3 avant de s'interroger sur ce que la littérature y peut - sans doute peu, comme répond Christian Prigent à propos de la poésie, mais donc pas rien.
D'ailleurs, cette puissance relative est confirmée par le long extrait d'un travail en cours de Claude Mouchard, La vie douce et la terreur, tohu-bohu de notes, où l'auteur, entrecroisant une multitude de références, de réflexions et d'anecdotes qui n'ont rien d'anecdotique, évoque aussi bien Auschwitz, le Goulag ou le Rwanda que la France sarkozyste, notamment à travers l'irruption d'un sans-papiers dans son quotidien. N'hésitant pas à faire part de ses doutes (« Ces notes se méfient d'elles-mêmes quand elles se sentent (se) poser pour elles-mêmes ; elles sont faites pour être traversées ou pliées, fauchées, par ce à quoi elles ont trait : simplement, elles ne peuvent ni ne veulent pas exactement savoir ce que c'est. »), il y compose une suite à la fois cohérente et plurielle, requérant une attention précisément opposable à la vie dite ordinaire, « soupçonnable toujours d'être sourde voire hostile à ce qui pourrait - pire que détruit, accablant - venir ou revenir des lieux et temps de destruction, mais aussi (dans son obstination à se refaire toujours continue, à ne surtout pas cesser d'être auto-reconnaissable), prompte à recouvrir les ruptures survenant en elle-même ».
Puis Dans la Chimère des mots II présente justement ce qui revient en un montage de textes traduits par François Mathieu, écrits pendant et, plus souvent, après la déportation des Juifs de langue allemande en Transnistrie (région comprise, au sud-ouest de l'Ukraine, entre le Dniestr et le Boug), pour l'année 1942. Parmi les dizaines de milliers de victimes se trouvaient les parents de Paul Celan. Les auteurs de ces poèmes et proses sont Selma Meerbaum-Eisinger, Rose Ausl‰nder, Alfred Kittner, Isak Weissglas, Jacob Melzer, Manfred Winkler, Arnold Daghani, Immanuel Weissglas et Alfred Gong - pour les citer tous. Ce sont là, contre l'oubli, des textes qui ne peuvent être que poignants :

« Monsieur Seidner (quatre-vingt-onze ans) de la région de Czernowitz tenait le septuagénaire aveugle Shlomo Wolhmann de Suczawa par la main. Segall les entendit chanter à haute voix leurs prières. Arrivés près de la fosse, ils durent se déshabiller - les Lituaniens se tenaient derrière eux. Puis les coups de feu claquèrent et les prisonniers nus s'effondrèrent dans la fosse.
Comment Segall a-t-il pu regarder tout cela ? C'est peut-être pour pouvoir un jour témoigner - au cas où nous serions libérés. » (A. Daghani, dimanche 29 août 1942)

Figurent ensuite deux contributions dont les liens avec la thématique choisie paraissent moins évidents, sauf à considérer qu'ils s'y inscrivent par la dimension existentielle de toute écriture qui essaie d'échapper au divertissement généralisé. La première est un ensemble de neuf poèmes d'Eugenio de Signoribus (traduits de l'italien par André Ughetto), intitulée Mobilité et autres ironies, plus un dixième, (ritorno), constituant une sorte d'envoi, à mi-chemin entre narration et abstraction, sensualité et pensée :

(la muette)

sur une table longue comme le menu
avant de déferrer mâchoire et serviette

avec le sang dans une ampoule refroidi
presque relique à faire croire aux almanachs

laissant comme un vieux calendrier
le corps fait la grimace masqué

désirant fort une langue de soubrette
son verbe frétillant et sa bouche

La seconde est un récit, Bords perdus, où Henri Droguet met en scène, dans un bout du monde grignoté par la mer, une communauté villageoise à l'ancienne (curé vs instituteur) face à une série de catastrophes pas si naturelles que ça : « ®Puis l'espèce muta et l'on vit apparaître des spécimens surdimensionnés, blindés, amphibies, dont les redoutables pinces fauchaient l'air empesté, cisaillaient et broyaient. « Des vrais tanks ! » tonnaient les anciens combattants bardés de breloques et de fourragères, les vétérans des guerres coloniales perdues qui descendaient des litrons de 11,5° au Café du port, stéréotypiquement équipés de treillis, rangers, et casquette dite Bigeard. Ils programmèrent des campagnes d'élimination des crustacés qui tournèrent en eau de boudin. »
L'éloignement de la vie effectue un retour (si je puis dire) plus explicite avec le texte de Milan Simecka, Mon camarade Winston Smith, où l'auteur rapproche l'expérience du personnage central de 1984 et la sienne dans la Tchécoslovaquie d'avant 1989, insistant particulièrement sur la privation du passé historique par omission ou falsification, méthodes encore en vigueur aujourd'hui ici ou là, même si elles sont parfois sournoises - d'aucuns diraient soft.
Enfin, on peut lire une dizaine de poèmes du Bulgare Konstantin Pavlov dont l'écriture, selon son traducteur, Kris Vassilev, « s'emploie à dénoncer le masque, l'imposture, les apparences trompeuses qu'implique toute idéologie totalitaire ».

Le reste de la revue (plus de 140 pages) offre un poème de Jacques Réda, Sur le vide, un fragment du Carnet de Pékin de Christian Fumeron, deux courtes proses (Jean Martory, Serge Airoldi) et des traductions : du grec, un Petit commentaire sur l'Odyssée de Dimitris Hadzis et la première partie d'Hypsipyle d'Euripide (fragments complétés par la traductrice, Marie Cosnay) et, de l'ancien français, des extraits du Bestiaire de Cambrai, anonyme du XIIIème siècle :

Le crocodile

Le crocodile, que l'on appelle cocatris, est un serpent sauvage. Quand il trouve un homme, il le dévore et puis il pleure tout le reste de sa vie.

Le numéro s'achève par des photographies en noir et blanc de Mikael Levin et quelques Faits et défaits contemporains qui renouent avec la problématique initiale : « Une affiche publique pour l'engagement dans l'armée de terre : « Devenez vous-même ». Et c'est peut-être ça, maintenant, devenir soi-même, dans la vie en masse et en cohortes : commencer par enfiler un uniforme. »




1Vincent Pélissier (directeur de la revue), introduction
2Rose Ausl‰nder
3Martin Buber