Talon rouge d'Arnould de Liedekerke par Christophe Stolowicki

Les Parutions

11 févr.
2019

Talon rouge d'Arnould de Liedekerke par Christophe Stolowicki

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Sous-titré Barbey d’Aurevilly, le dandy absolu. Dressant avec fougue, parti pris, érudition époustouflante, culture profonde, connaissance du dix-neuvième siècle en ses entrailles, en ses arcanes, le portrait d’un bretteur ès lettres, dandy de fond de court et de haute volée, pièce de bœuf du dandysme non ses mignardises. En manifeste, en chevauchée, en cavalcade déployant la pavane, hissant le grand pavois pour un talon rouge de parade qui de son envergure bat la mesure de tout ou presque le siècle avant-dernier. Au style étincelant, coruscant et robuste de Barbey (si style n’existait pas, entre le stylet de l’épigramme et la haute colonne du stylite il faudrait l’inventer pour lui) – Arnould de Liedekerke, dans une biographie enlevée, riche elle-même en coruscances et qui se lit toutes digues rompues, ajuste à parfois s’y méprendre sa note en mineur, à un festival de bons mots associant les siens, tressant le dithyrambe d’ « une vie à outrance […] tissée […] de mots à bout portant […] une vie comme un duel, à la pointe de la plume […] fidèle, envers et contre tout, à des causes perdues ». De l’esprit à la dague, au cutter, tout en pointes non mouchetées, d’un « vrai dandy, brillant, caustique et impassible tout ensemble », causeur de génie. En une rare fusion d’un auteur et de son sujet.

Barbey ou l’anti-Brummel, idole de sa jeunesse. Où le dandy britannique modèle du genre était sobre en habit bleu, parfait dans les détails, Barbey, « piaffeux, moins guindé », « plus voluptueux », fait remonter de fastueux privilèges d’Ancien Régime. Portant redingote et « chapeau à larges bords doublé de velours noir », arborant des pantalons scabieuse à soutache. Se félicitant de « passer à sa toilette un temps qu’une femme aurait trouvé long », comme une grande intelligence que je suis. Haïssant l’habit noir, symbole de l’égalitarisme de son siècle.Vivant de sa plume il se fait journaliste et chronique la mode sous un pseudonyme féminin. S’habiller, babiller et se déshabiller, voilà une des graves préoccupations d’ici – formulant son art de vivre sous le manteau du moraliste. Souhaitant sur le tard se rouler dans un froc de capucin pour y coudre des boutons rouges de cardinal.

Au travers de Barbey, une généalogie du dandysme. Sa préhistoire de petits-maîtres  et de roués du siècle des Lumières, « sur fond de liaisons dangereuses, de philosophie dans le boudoir et de fracas d’artillerie – car ils allaient encore à la guerre – les figures héroïques du libertinage». De muscadins et inc’oyables un gourdin à la main traquant le jacobin. « Le phénomène remontait aux premiers jours de la Restauration. Avec le retour des lys, on avait vu débarquer en France, en même temps d’ailleurs que le terme, le type du dandy », l’Angleterre victorieuse de Napoléon devenue le modèle obligé. Byronisme, anglomanie, dandysme de mode et de fond(s), portant l’élégance de pair avec l’outrecuidance. « Le dandy et le fashionable […] les gants-jaunes et les lions ». Jusqu’en des avatars grunge que décrit Châteaubriand. L’insolence glacée de Brummel transposée dans les lettres. Stendhal, dira Barbey, avait peint le dandysme en homme qui, sous les impertinences de l’attitude, en comprenait la profondeur. Ou Pour faire un dandy acceptable, Balzac avait contre lui un ennemi redoutable, l’obésité. De Musset qui devait se dissiper en toutes sortes de lionneries, se tordre l’âme, s’arracher le cœur en amours impossibles, il esquisse un autoportrait. Ou des Diaboliques le dessous des cartes [non] d’une partie de whist mais de l’âme d’un Lord Anxious par pudeur affichant l’outrance, « un masque lacé sur le visage ».

 

La vie me brûle comme la salamandre, je vis dans ce feu.

 

D’insolence inouïe, flamberge aux quatre vents. Je ne sais pas comment, à cette époque, je ne suis pas mort en duel trente-six fois et comment les hommes ne me cherchaient pas querelle en sortant de tous les salons.

 

Mais. Du dandy aux redondances aristocratiques (la savonnette à vilains n’est pas loin) la façade romantique d’emblée lézardée. C’est Châteaubriand déjà qui face à l’océan érige le cénotaphe de son siècle : L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités. Cela Barbey, de son panache, de son paraphe, secouant sa crinière léonine, le sait bien mais n’a pas la largesse de le dire. Son dandysme un chant du cygne, un dernier feu d’artifice de la parade masculine avant qu’une économie de l’agression ne réserve au sexe dit faible tous les enchantements de la mode, l’homme portant complet veston. Il nous reste les chœurs de l’armée russe.

 

Du fauve la pleine mesure et la vieillesse du roi lion, drapé dans l’habit ; la statue du Connétable, le statut de Commandeur ; catholique ultramontain, critique littéraire et polémiste redouté, ses « ardeurs d’inquisiteur […] lui vaudront bientôt le surnom de Barbemada de Torquevilly » ; à l’instar de Huysmans mieux que converti, glacé de tous les feux de sa jeunesse consumée en sardanapaleries. Son extrémisme le fait rejeter par une majorité de dévots tièdes qui lui reprochent « un scandaleux mélange de religiosité et d’érotisme », « ses romans dont le sadisme et le satanisme effrayaient ». Cependant que montent les hommages littéraires. Pour Théophile Gautier Une vieille maîtresse est l’œuvre d’un homme qui sait la vie et d’un artiste dédaigneux, conduisant la langue avec la facilité méprisante d’un écuyer consommé. L’un des rares écrivains à avoir pris «ouvertement la défense du poète au procès des Fleurs du mal en 1857 », il reçoit de Baudelaire le compliment en retour dans une lettre à Mme Aupick : Je suis las des gazetiers, des ignorants, des barbouilleurs, des rédacteurs en chef et de leur pionnerie. Les pions n’aiment pas les pionniers. C’est ma sympathie pour d’Aurevilly qui m’inspire sans doute ce détestable calembour. « Après avoir fait scandale, [il] faisait école ». Laurent Tailhade, poète anarchiste à son opposé sur l’échiquier mais duelliste autrement enragé, le rejoint dans sa détestation de ce siècle de muflerie bourgeoise (dixit Lorrain). « Avec la fin du siècle [Liedekerke passe sous silence qu’avec Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, elle ouvrira sur notre modernité], les derniers dandys appareillent pour les ailleurs. Anywhere out of the world. » Le dernier sera évidemment Oscar Wilde, qui « sollicite l’honneur de lui être présenté ». Wilde, the philosopher that underlies the dandy.

 

« Baudelaire et d’Aurevilly dépouillent le dandysme de son vernis mondain, l’épurent, le radicalisent, en font une déclaration de principes, une déclaration de guerre à la médiocratie ».

 

Liedekerke, à travers Huysmans, associe aussi Barbey à Sade – qui, dans ses personnages, préfère porter un habit un peu en dessous de sa condition, être le second plutôt que le premier. Ce suprême raffinement de vrai noble, comment un dandy tout en apparences et son séide accolé le comprendraient-il ?

 

Poésie ? Les quelques vers galants de Barbey sont détestables. Rarement pourtant la poésie n’a autant affleuré, irrigué une prose. Villiers de l’Isle Adam, de mépris désarmé, est le frère de lait. Chez Barbey, même les points d’exclamation ne sont que des points forts de conversation huppée et demeurent compatibles avec l’écriture comme peu de sots métiers avec la noblesse. Poète de conduite (Yzarn-Freissinet), de fidélité à contre-courant, de stature, de personnage, éblouissant dans la conversation, foisonnant d’épigrammes, de destinée poétique [qui] magnifiait tout ce qu’il touchait (Bourget), il ne lui manque que l’intériorité. D’Aurevilly en regard, on comprend mieux en Baudelaire le dandy de son siècle. Son plaisir aristocratique de déplaire.