La Défaveur, chapitre XI par Patrick Kéchichian

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

La Défaveur, chapitre XI par Patrick Kéchichian

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XI

L’événement est trop énorme, unique et compact, impossible à cerner dans sa totalité, pour que le révolutionné puisse en détailler, pour autrui et pour lui-même, la nature et toutes les composantes. Le jugement est trop solennel pour que le jugé puisse, par lui-même, sans le secours d’un enseignement adéquat encore à venir, prendre connaissance de tous les attendus. En fait, même s’il accepte avec empressement la sentence, même s’il est convaincu de sa rigoureuse justesse et justice autant que de son caractère miséricordieux, même s’il a l’audace anticipatrice de se qualifier lui-même, désormais, de fidèle, il demeure impuissant à évaluer réellement ce jugement dans toutes ses conséquences. Cependant, devant l’énormité et l’unicité du bienfait reçu, l’aimé comprend, en une seule fois, dans une ivresse lucide causée par la vision intérieure de son Sauveur, ce qui est et sera sa raison non pas seulement de vivre mais d’être.

L’événement bienfaisant se traduit par une alerte qui résonnera désormais dans tous les temps à venir de sa vie. Une alerte que Dieu lui adresse personnellement, non par quelque voie magique mais par le secret canal de sa conscience, non en fonction des mérites qu’Il aurait pu, en cherchant bien, lui trouver mais par l’effet direct et inconditionnel de Sa gracieuse sollicitude. Et plus mystérieusement, en réponse à l’attente et à l’aspiration secrète qu’Il a perçues au cœur de sa créature. Attente nullement sereine, purifiée ou ennoblie, mais fiévreuse, charnelle, désordonnée d’être sans cesse contrariée par tout l’éventail des distractions. Aspiration riche de la vacuité et de la déshérence de l’aspirant qui patientait sans rien comprendre, en tremblant dans sa propre nuit. Comme une sirène retentissant au plus profond de lui- même, l’alerte se prolonge donc, s’amplifiant même à chaque minute de sa vie. Peu à peu, il devine que cette attente n’est pas seulement la sienne, que ni sa foi ni son désir ne la peuvent enfermer, qu’elle les excède de toute part, que Celui qui est attendu attend Lui aussi, attend d’abord, patiente, aime et, par ce pur amour, brûle d’accorder sa grâce.