Stexte! par Stéphanie Eligert

Les Incitations

27 août
2004

Stexte! par Stéphanie Eligert

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« Sexicité » de Philippe Beck fut un texte nécessaire. Il a, semble-t-il, été beaucoup lu, mais les réponses furent inexistantes. C'est dommage, peut-être même désolant tant ce texte de Beck eut l'extrême et précieuse énergie de forcer la pensée littéraire (sa dite « théorie », ou ce qu'il en reste) à regarder quelque chose en face : qu'en est-il aujourd'hui d'une érotique de l'écriture ?

Toutefois, ceux qui se souviennent de « sexicité » se rappellent aussi que cette question, si vive soit-elle, n'est pas vraiment formulée par Philippe Beck ; il la maintient dans une sorte d'éloignement silencieux. Avant elle, il examine autre chose, qui est cette sorte d'interstice qui sépare le sexe de la littérature ; et ce faisant, on dirait qu'il aboutit au constat de leur imperméabilité : le vécu érotique a son intensité, le texte érotique en a une autre, et les deux ne se touchent pas. Le sexe serait forclos du texte, comme le texte forclos du sexe.

Spontanément, on a envie de répondre par une onomatopée conceptuelle : Non, stexte ! Si écrire et faire l'amour sont deux choses distinctes (comment le nier ?), il n'en reste pas moins, de façon sublimement irréductible, qu'écrire entraîne toujours quelque chose comme faire l'amour (nos mains apposent des phrases sur une feuille, on tend fébrilement cette feuille vers le dehors, on l'approche de ce dehors ; on désire ce dehors). Du coup, c'est seulement un « quelque chose » d'érotique, c'est vrai, dont l'étoffe ne se démarque peut-être de l'acte d'amour que par une sorte de vacuité tactile ; on ne sait pas ce qu'on touche, mais on touche, c'est un plaisir infini. Comment Lacan l'appelait-il ? jouis-sens. Oui.

Barthes (on s'en souvient), s'est engouffré là-dedans : les points de fuite de la jouissance, le bruissement palpable d'un texte au bord de la bouche, de la langue, de la peau, etc. Le temps de l'écriture (s'il est de l'écriture) tresse ce pointillisme délicieux, troublant au fil duquel un corps n'est pas en train de raconter sa vie sexuelle (ce dont textuellement on se fout - Beck a raison), mais où cependant « quelque chose » comme une jouissance le fait écrire. Manifestement. Et ce n'est pas un souvenir ; cette jouissance ne doit rien à un vécu qui la précède : au contraire, elle fait résonner la sensualité exquise d'un texte en train de s'écrire. Elle grossit le volume présent, singularise le timbre d'un rapport entre l'écrivain et sa langue - le hic et le nunc de sa volupté.

D'où ce fait, peut-être étonnant, qu'aujourd'hui, les grandes textualités érotiques se jouent dans des lieux où, pour ainsi dire, le sexe n'affleure pas, où il n'est pas « objet référentiel » : on pense aux ouvrages de Nancy (surtout ceux publiés depuis Une Pensée finie), au travail de Charles Pennequin, et encore à l'écriture de Philippe Beck elle-même, puisque celle-ci, dans la plupart de ses formes (prose, vers) cisèle, avec la plus sensuelle des évidences, ce qui, indéniablement, et surtout tristement, ne se pense plus aujourd'hui : un plaisir à faire la langue.