À vous qui avant nous vivez de Nathalie Léger-Cresson par Christian Désagulier

Les Parutions

26 mars
2018

À vous qui avant nous vivez de Nathalie Léger-Cresson par Christian Désagulier

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S’adressant à ses sœurs et frères humaines du paléolithique, Nathalie Léger-Cresson ne leur en adresse pas moins implicitement à la remonte la même prière que François Villon : « N’ayez les cœurs contre nous endurcis ».. Nos ancêtres pas si lointains auraient de quoi nous reprocher depuis qu’une ou deux d’entre elles et eux ont gravé et dessiné et même dessiné-animé un monde d’animaux dans le style époustouflant des plus grand-e-s artistes que notre Terre ait jamais accueillis, se soit laissée dessiner sur elle du bout des doigts à l’ocre ou du charbon de bois..

 

A commencer de nous être introduit dans la Caverne du Pont d’Arc sans y avoir été invité-e-s, de l’avoir « inventée » comme on ment de bonne foi : les mots.. Une sublime fresque d’invention aurignacienne, comme on doit à vrai dire puisque sans antériorité déposée aux parois avant que le porche de la caverne qui fut majestueux ne s’éboule par un providentiel effondrement de la falaise en empêche la contrefaçon comme l’effacement..

 

À vous qui avant nous vivez, tel est le frisant titre en forme de dédicace « à vous qui avant nous » persistent à vivre, nous montrent le chemin pourvu que nous empruntions celui de la combe comme il y a 36000 ans, quand les ours abandonnaient leurs bauges encore chaudes aux gravettiens et son flanc gravi, passé le Pont de l’Arc, la Grotte ornée, vous avez offert, frères et sœurs humaines de l’Aurignacien, Cro-Magnon ou Neandertal, à notre Incrédulité..

 

« Ils sont venus », tels furent les mots juste avant les pleurs d’Eliette Brunel la découvreuse de la Grotte, avec Jean-Marie Chauvet et Christian Hillaire, les trois « inventeur-e-s » officiellement déclarés-e-s, mais des circonstances de la découverte que les spéléologues ont racontées et ce qui a suivi, de la déclaration officielle de la découverte (tardive, antidatée, compromettante..) jusqu’à la pose d’une porte blindée à l’entrée de la Grotte (on sait ce qui arrive aux dessins pariétaux à la poudre d’oxydes de fer ou de charbon sur calcaire quand ils sont exposés à trop d’Oh ! de respiration : ils disparaissent), ce n’est pas cette histoire-là qui intéresse Nathalie Léger-Cresson, encore que..

 

Une réplique artificielle a donc été réalisée sur le Plateau de Razal à quelque kilomètres de la Grotte sous la forme d’une sorte de bunker pour satisfaire le désir de tous, celui de voir par le trou de la porte blindée ce qui doit demeurer caché pour rester vrai, si toutefois une réplique en plâtre grillagé et en matière plastique puisse faire oublier qu’il s’agit d’une contrefaçon qui rivaliserait sinon de beauté avec l’original, produirait les mêmes effets : la topologie de la Caverne n’est pas reproduite, mais un montage en rond et raccourci des galeries et des salles contenants les panneaux et les cavités considérées comme les plus significatives, lesquelles scènes animalières semblent dit-on peintes d’hier, époustouflantes de réalité..

 

Car en vérité, qu’est-ce qui te prouve que la Grotte n’est pas un vrai mensonge, qu’elle n’est pas l’œuvre d’un artiste contemporain anonyme ? La guide t’a dit que les doigts enduits d’ocre rouge sont celles de deux êtres humains dont on pense qu’il s’agit de ceux d’une femme et d’un homme, mais que malheureusement les empreintes digitales ne sont pas exploitables.. Mais tu es un scientifique et il y a bien eu des prélèvements et des protocoles de datation au Carbone 14 en double aveugle qui confirme qu’il ne s’agit pas d’une invention – des analyses similaires à celles pratiquées sur le suaire de Turin : n’est-ce pas le cas de toutes les croyances, de jouer sur les mots auquel le mot « invention » se prête ?

 

En tous cas, la réplique est bien réelle, elle, puisque tu peux la visiter moyennant un droit d’entrée – devant la porte du coffre-fort, il faut montrer patte blanche, mais blanchie à quoi ? - , et elle est censée donner la réplique à l’originale car jamais tu ne verras de tes yeux tu verras, toi, la Grotte, tu n’auras, toi, la certitude qu’elle existe vraiment, il faudra que tu crois les témoignages de ceux qui l’ont inventée, de tous ceux qui sont venus après et qui ont vu les images sur les parois après qu’Eliette Brunel se soit écriée : « Ils sont venus ! » et que tous les trois et tous ceux qui sont venus après qu’ils ont pleuré.. Mais s’il fallait une preuve et une seule que la Grotte existe, ultime, réfutable donc vraie, Belle et Bien et Vraie, l’ouvrage de Nathalie Léger-Cresson te l’apporte, lequel a trouvé le chemin de ton cœur endurci et ouvert la porte à ton émoi : l’imagination..

 

L’auteure a fait l’Expérience de la Grotte, s’est passionnée depuis sa « redécouverte » (le livre explique pourquoi ce « re-» ) à travers livres et films jusqu’à ce mieux que rien et cependant beaucoup que fut la visite de la réplique.. Et d’en consigner les visions produites par l’extrême fraîcheur et la précision sans repentir : les animaux dans l’environnement desquels nos ancêtres Cro-Magnon et Néandertalien vivaient ont été dessinés tout à l’heure et ils sont déjà prêts à se sauver..

 

Et de nous faire écouter les dialogues d’une mère avec ses filles, d’un père avec son fils, père et mère que les questions des enfants désarçonnent, comme seuls les enfants et comme la visite de la Grotte nous y fait revenir, à la nôtre comme à celle de l’humanité, « À vous qui avant nous vivez », dans la cour étoilée de la Recréation qui sonne tous les crépuscules.. Des récits dialogués et joueurs avec l’ici et l’hier, l’ailleurs et le maintenant, de la manière joyeuse et sérieuse à la fois, mélancolique, tendrement cruelle, scientifique émotionnelle – les savants du cerveau nous ont appris que les émotions participent de la raison, amoureusement gaie, espérée, espérée, qui est la manière de Nathalie Léger-Cresson et d’inventer incidemment des explications crédibles au pourquoi du comment de la Grotte auxquelles tu ne crois pas mais – une fois encore, tu n’es pas croyant -  dont tu es sûr.. Tu n’échafaudes pas des hypothèses, tu penses dans leur vide..

 

Ainsi ce dialogue en langue des cavernes tel que son empreinte sonore a pu être révélée « par microspectrométrie des résonances moléculaires archéodistantes » et communiqué à la Communauté internationale (on savait que les murs avaient des oreilles mais des microphones..)

- Tribu : Marche ta langue, Eliatte, marche, marche
- Eliatte : Pluies de chevaux qui galopent. Pluies de bisons, un seul et troupes, pluies d’ours, de rennes miam-miam, de lions enamour, de lions en chasse, troupes de deux cornes, et un hibou ! Tous vrais, tous ancêtres, ici là dans le ventre montagne. Et les mains des ancêtres partout !...

- Moi, un, Gruin, je parle et je le reparle, j’ai hibouté ces Ancêtres-Souffles six étés en arrière ! c’est moi-moi le vrai trouveur ! Pas un deux trois, Eliatte Criss Janma, je crache ! 

Il y a aussi ce rêve dans la salle des Panneaux Rouges – n’entends-tu pas le mot « rêve » dans « révélation » ? -, où une jeune femme aux doigts palmés vivant sur un île recueille un naufragé.. Il a lui les doigts libres et aime à poser ses mains rougies sur les murs.. Non, elle et sa sœur ne le tueront pas comme la loi de la tribu l’exige.. Il leur apprend à dessiner des animaux et il écrit des mots dans une langue qu’elles ne comprennent pas : notre langue.. Bientôt, c’est le grand amour à trois.. Il faut faire attention des fois que.. Mais ce qui doit arriver, arrive..

 

Et dans la salle Hillaire sud, à la vue du Hibou qui te regarde de dos :

Il est difficile de parler de ces choses, même avec vos mots d’aujourd’hui – si aujourd’hui est ce jour où nous nous regardons, toi par terre et moi dans mon arbre, pendant que nos vies s’écoulent, mais ce n’est pas exact… Je, nous voulons te parler de ces moments où ma vie, si je peux employer ce terme, touchait le battement profond du temps. Comme si l’essence insaisissable du temps me devenait sensible. 

J’avions fermé la marche derrière la foule qui retournait au monde extérieur…

Et dans la salle du Cactus, tu résous une fois encore les « mystères infinis de l’humanité » par le moyen du rêve, tel est ton don, mais un rêve ce peut être un cauchemar et puis on peut le perdre avec le sommeil révélateur et ils peuvent aussi être brûlants même à l’état de veille.. Tu racontes tes rêves de femme de maintenant il y a 36000 ans qui pense à son absent chéri parti pour la Grotte..

Le feu de son corps éclate dans le barrissement, dehors, d’un mammouth.
La voilà plus tranquille. Surtout que dans son frisson une idée a fusée : elle inventerait un rêve ! C’est peut-être dangereux de jouer avec la vérité des rêves, tant pis…

 

Retour de visite de la réplique, l’enfant s’étonne de ne pas avoir vu un seul visage humain.. Et Nathalie Léger-Cresson d’inventer par la voix du père un nouveau mythe de l’Origine dans la galerie des mégacéros, dont l’explication est un dévoilement..

 

Le nom de l’artiste et qui furent ses père et mère et qui lui enseigna le dessin et la peinture, tu l’apprendras aussi, dont le plus-que-réalisme des dessins animés allaient jusqu’à inquiéter les ourses et les ours – étaient-ils faits pour, jusque dans le noir : il y a leurs empreintes en forme de fleurs et des coups de griffe en travers jusqu’au fond, les parois lustrées aux frottements de leurs flancs, ce que ça devait sentir – jusqu’à leur faire peur de ces dessins que cornent les rhinos, les bisons, les mégacéros, les rennes, que leur courent après les renversent, les écrasent les chevaux dont ils entendent le roulement des galops, que méditent les lionnes, et nous disent sans les mots, les mots qui écornent, renversent, écrasent et te font faire des ronds en cage ou le clown dans les villages..

 

Et aussi pourquoi le petit doigt du dessinateur est tordu, et dans quelle circonstance il remplit ce cahier de calcaire à dessins d’ours et de chevaux, de mammouths et de bisons, de lionnes et de lions – Oh, l’Œil de cette lionne où tu peux te voir dans la pupille !

 

De salle en salle, de galerie en galerie, la grotte est racontée à toi, à nous, À vous qui avant nous vivez , éprouvé ce trouble vertigineux de bord d’abîme qui s’installe à la lecture du livre de Nathalie Léger-Cresson, est bon, ce qui je, te, nous, vous transporte comme l’amour, en récits dialogués scintillants qui remontent stalagmite et tombent stalactite le temps mesuré aux clepsydres de calcite et que magiquement les mots poèment..