Anthologie 1991-2018 de Pascal Boulanger par Pierre Vinclair

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15 nov.
2018

Anthologie 1991-2018 de Pascal Boulanger par Pierre Vinclair

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Contrairement au monde anglo-saxon (avec les Selected Poems et les Collected Poems), l’édition française n’est pas coutumière des anthologies par lesquelles un poète retrace sa carrière. Dans une belle note pour Poezibao, Claude Minière écrivait pourtant : « À la différence du romancier, le poète n’intègre pas dans son projet la réalisation d’un livre, il écrit dans l’ivresse (dans l’apostrophe et l’écart), l’effusion de l’énergie poétique. Le poète ne gère pas, il exagère. Il compose un recueil ? Ce volume se défera et recomposera sans cesse. Il est donc dans la nature même du déploiement de l’œuvre poétique de procéder à une anthologie. »

 

            Cette affirmation, remarquable en soi, visait à présenter le volume que les éditions Tinbad consacrent à l’œuvre de Pascal Boulanger, Trame : Anthologie 1991-2018, suivie de L’Amour là. L’ensemble est composé d’une préface, d’extraits de quinze volumes (présentés intégralement dans le cas des tirages épuisés), d’un recueil inédit, d’un entretien et d’une petite bibliographie critique.

 

            Dans une note dévoilée sur les réseaux sociaux, Pascal Boulanger confiait avoir choisi son titre en ayant en tête ces phrases du philosophe Henri Maldiney : « Un événement est une rupture dans la trame du monde et son apparaître est soustrait au convoi des effets et des causes. De même le présent de l'apparaître est une déchirure dans la trame temporelle. » Et de commenter : « L'attention portée à cette déchirure, dans la trame temporelle, est l'essence même de la poésie. » Une page du volume confirme : « Quand l’éclair d’un signe déchire la trame du monde, je suis mis en demeure d’être là, dans cette déchirure, ou de m’anéantir. » (p. 153)

 

            À la lecture de ce volume de plus de trois cent cinquante pages, l’écriture poétique de Pascal Boulanger apparaît notamment comme structurée autour d’une double tension : une tension ontologique d’une part, entre le cours des choses et l’événement imprévisible qui le déchire, et une tension axiologique d’autre part, entre ce qui doit faire l’objet d’une dénonciation franche, et ce qui doit être aimé. L’intérêt de l’anthologie est alors de faire coexister sous la même couverture des pages sombres (Cherchant ce que je sais déjà) et des pages lumineuses (L’amour là), une dénonciation du présent (Le bel aujourd’hui) et une célébration de l’instant (dans L’amour là, toujours), une évocation noire de l’histoire au long cours (Tacite ; Au commencement des douleurs) et une ode à l’amour qui dure (Jamais ne dors, Un ciel ouvert en toute saison).

 

            Contrairement à l’idée (par ailleurs intéressante) de Claude Minière, chaque livre de Pascal Boulanger semble assez fortement structuré autour d’un enjeu principal, auquel sont spécialement adaptés les divers outils du poète. L’un des aspects les plus intéressants de la collection anthologique est alors de nous montrer comment la variété des tons, des modes, des registres et les formes prosodiques correspond à celle des enjeux qui dominent chaque livre. Le verset se fait ici lyrique, là apocalyptique ; le vers court, étranglé de désir ou de rage dénonciatrice ; la prose, sage comme la voix du père ou, sans ponctuation, traversée de visions.

 

            Oui, variété — et dans ce vaste ensemble, on peut ne pas tout aimer. Le même thème apocalyptique peut donner lieu ici à des spéculations sur le nihilisme qui m’ennuient autant qu’elles réjouissent le préfacier, et là à une ironie cruelle dont l’élan « tragico-jubilatoire » (comme l’appelle Boulanger) qui rappelle les tableaux de Bosch, me ravit : « La fumée des sacrifices et le parfum des aromates excitent les épouses délaissées. / En une seule nuit, elles égorgeront tous les hommes. // Certains cheminent sur une jambe unique / à cloche-pied / puis sautent sur une outre graissée. / D’autres, tête couverte de farine, / s’agitent et entrent en effervescence / sans raison apparente. » (p. 258). C’est l’intérêt fondamental de l’anthologie : place est faite à la diversité. À la variété. À l’excès : la vie, la poésie.