De la raison anthropophage de Haroldo de Campos par Christian Désagulier

Les Parutions

03 avril
2018

De la raison anthropophage de Haroldo de Campos par Christian Désagulier

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et ici je commence et ici je me lance et ici j’avance ce commencement et je relance et j’y pense quand on vit sous l’espèce du voyage ce n’est pas au voyage qu’il tient mais au commencement du et pour ça je mesure et

l’épure s’épure et je m’élance écrire millepages mille-et-une pages pour en finir avec en commencer avec en finircommencer avec l’écriture..

 

Ainsi débute le long poème intitulé Galaxias d’Haroldo de Campos lequel est comme l’illustration de la défense des textes géo-critiques à casaque vert pomme et lie de vin que NOUS livre, traduites les unes et l’autre et comment par Inês Ozeki-Dépré..

 

Textes géo-critiques, tant la géographie précède l’histoire comme chacun sait, aux titres synthétiques réunis à juste titre sous l’un d’entre eux, quand la raison d’être poète brésilien commandait de dévorer littérairement ses congénères d’outre-Atlantique comme ses prédécesseur-e-s intra americana, du Nord comme du Sud, pour prétendre à partager le même universel – « le local sans les murs » selon Miguel Torga, un autre poète dans la même langue portugaise mais del otro lado, de l’autre côté - avant comme depuis que le Brésil existe et l’Amérique hispanique, disons depuis Homère jusqu’au siècle dernier jusqu’à ce que Stéphane Mallarmé lâche les mots dans le vide de la page..

 

Des jeters de mots avec l’eau de tous les océans qui s’apparente à cette forme d’anthropophagisme littéraire inventé par Oswald de Andrade qu’Haroldo de Campos met en perspective, à l’exemple de ce qui demeure après la translittération de l’Odyssée par Ezra Pound (les Cantos) ou de son prédécesseur brésilien Odorico Mendes ou bien Joyce (Ulysses) ou bien, jusqu’à ce que rassasié de toutes ces entredévorations transocéaniques, le mouvement de « poésie concrète » pensé dans la revue Noigandres fondée par Haroldo et Augusto de Campos et Décio Pignatari en 1952, jusqu’à ce qu’en soit dissout l’hypothèse à la fin des années soixante, arrivent ces temps qu’Haroldo de Campos qualifie de post-utopiques..

 

De la traduction comme création et comme critique, où la traductrice a appliqué ce que le poète appelle de ses vœux à partir d’une lecture d’’essais européens qu’il va illustrer de citations de poètes brésiliens ab origine et ce faisant nous convaincre de leurs génies.. Par exemple, relisant d’un œil La nouvelle Esthétique de Max Bense et de l’autre le poème de Joao Cabral de Melo Neto, corrigeant implicitement l’heure de nos pendules eurasiennes dont les Galaxias d’Haroldo de Campos exemplairement contrechantent les Cantos d’Ezra Pound, ces Galaxies que les Ulysses d’Homère et Joyce auraient traversées..

 

Dans L’art sur l’horizon du probable, la méthode qui consiste à examiner les faits artistiques avec l’instrument binoculaire du diachronique et du synchronique autorise le critique à tracer des parallèles éminemment pertinentes entre la théorie probabiliste des quanta de Werner Heisenberg (on ne peut connaître à la fois la vitesse et la position d’un photon sinon sa probabilité de présence..) avec ses conséquences ontologiques dans les arts et leur nouvelle appréhension sous les angles de la fission et de la fusion – au double-sens d’appréhension – des parallèles dont on sait désormais qu’elles se coupent à l’infini dans l’espace courbe..

 

Ainsi le Merzbau de Kurt Schwitters aux proliférantes cellules sculpturales élaborées dans une grotte post-atomique, le dodécaphonisme atonal d’Anton Webern, la musique pour instruments généralisés et martyrisés par John Cage – l’anthropophagie ne se pratique pas sans douleur - , les bruits surcomposés par Karlheinz Stockhausen jusqu’à la musique codale assistée par ordinateur et dans le domaine des arts du langage, les protocoles de composition probabiliste du poème dont Un coup de dés demeure le maître énoncé de Mallarmé en ce qu’il démontre que si jamais (il) n’abolira le hasard, il excepte peut-être une constellation.. Et Haroldo de Campos de se pencher sur le « Livre, instrument spirituel », le plurilivre de Mallarmé et ses avatars littéraires (Finnegans Wake) avec une prédilection pour les formants de Pierre Boulez.. On ne saurait assez souligner que rares sont les poètes-critiques autant informés des musiques et des arts plastiques de leur temps, comme l’étaient nos maîtres anciens dans le temps..

 

De la raison anthropophage : dialogue et différence dans la culture brésilienne est le moment d’intégrer la littérature brésilienne dans une diachronie mondiale européenne, de la nord-américaine Haroldo de Campos retient surtout e. e. cummings, en distinguant synchroniquement ses éléments discrets, ce que provoque l’absorption de ces œuvres nourrissantes et comment cette assimilation critique a permis aux poètes-écrivains latino-américains de se situer géopoétiquement.. La raison est celle de la dialectique d’Engels et de la Weltliteratur de Goethe, « Plus tard, j’ai retrouvé chez Octavio Paz, dans son étude ‘’Invention, sous-développement, modernité’’, des remarques lumineuses qui, émises par un grand intellectuel d’un autre pays latino-américain, le Mexique, venaient conforter mes réflexions sur le problème de la situation du poète brésilien devant l’universel… »..

 

« L’anthropophagie » est celle du manifeste d’Oswald de Andrade qui consiste dans « la dévoration critique du legs culturel universel, élaboré non pas dans la perspective de soumission et de compromission du bon sauvage…mais selon le point de vue désenchanté du ‘’mauvais sauvage’’, dévorateur de blancs, anthropophage. » Anthropophage, c’est-à-dire anthologiste-polémiste.. A titre d’indigestion, car ingérer c’est avoir parfois des renvois, on apprendra combien Blaise Cendrars, ‘’le pirate du lac Léman ‘’, dans son Kodak ‘’excursionniste ‘’, tout comme dans ses ‘’touristiques ‘’ Feuilles de route a été influencé par le Bois Brésil d’Oswald de Andrade..

 

On n’en finirait pas jusqu’à devoir tout citer de ce grand et dense et subtile texte qui part du Baroque espagnol, du grand Góngora mallarméen avant la lettre, passe par Garcilaso de la Vega, Camões et Sor Juana Inès de la Cruz, surréaliste avant celle de l’explosante fixe, par Quevedo quasi contemporain du premier anthropophage brésilien Gregório de Matos, et va jusqu’au poème concret théorisé dans la revue Noigandres.. La poésie concrète  « qui se constituera également par des coups, par à-coups. De Gregório à Sousândrade et de ce dernier à Oswald (de Andrade) : du critique de la noblesse de ‘’sang tatou’’ à l’officiant du Tatoutourema (messe nègre des indiens de l’Amazonie)… », « … par des coups, par à-coups… », où l’on notera qu’Haroldo de Campos procède à nouveau par lancers de dés..

 

D’entrée de jeu nous sommes captivés par les rotations des dés sur eux-mêmes dont les points forment autant de constellations dans le ciel de la pensée poétique.. Ainsi Haroldo de Campos observe-t-il l’univers à travers le temps et au-delà du fleuve océan, essayant de construire un modèle littéraire qui rendrait compte du positionnement de la poésie brésilienne depuis les rives de l’Amazone, c’est à dire du poème universel dans toutes les langues de Babel que Jorge Luis Borges nous apprend à parler depuis les rives du Tigre, à penser le langage dans des termes isomorphes à ceux de la théorie de la relativité restreinte d’Albert Einstein..

 

C’est alors que l’ange benjaminien de la traduction entre en scène sous sa forme « luciférienne », l’indépassable, l’indépensable Walter Benjamin dont Haroldo de Campos fait sienne dans La tâche du traducteur , que « …à la limite de toute traduction qui se propose comme opération radicale de transcréation, brille, étincelle, comme un instant fugitif de culmination usurpatrice, ce mirage évanescent, de la conversion de l’original de la traduction en la traduction de la traduction… » On ne saurait mieux traduire ni autrement..

 

Poésie et modernité : de la mort de l’art à la constellation. Le poème post-utopique.. Les chapitres suivant sont des compositions sérielles rétrogrades ou renversées, reprises de formants où le poète fait varier l’intensité et la longueur des ondes composant la bande colorée de sa pensée, la diffracte au réseau d’une écriture toujours allègrement marquée de singuliers et réjouissants néologismes, rend une fois encore à Stéphane Mallarmé ceux des poèmes qui lui seraient revenus, lui auraient répondu comme font les poèmes Trilce de César Vallejo exilé de Machu Picchu et Altazor de Vincente Huidobro en aviateur dada chilien et plus près encore de nous, de moi, Carlos Drummond de Andrade aperçu se reposant sur un banc dans la rue à Rio de Janeiro en 1987, quelques semaines avant qu’il ne donne une fois pour toute le pouvoir à ses poèmes de parler pour lui – les pleins pouvoirs au poème..

 

Si l’on sait aujourd’hui qu’au lieu de dés, les électrons sont joués au ping-pong à travers les parois de nos cellules neuronales, que nos pensées peuvent être traduites en termes physico-chimiques, nos pensées de penser et d’agir, Mallarmé fut le premier à concevoir l’autoréférentialité du langage du poème, ce que les mots en tant que photons et phonons dont l’appareil du poème poégraphierait les trajectoires sur la page comme dans une chambre à bulles, les tracés offerts par l’expérience unique à l’interprétation unique, c’est à dire non reproductibles, que ces tracés demeureraient bientôt la seule option, peut-être une constellation - prémonition que Walter Benjamin pousse à la limite avec l’Inspecteur général du livre assermenté –, alors que le champ magnétique du poème ne cesse de diminuer à mesure que l’entropie du monde augmente avec la température – nos turpitudes énergétiques, notre anthropie - à mesure que nous approchons de la fin du livre..

 

Cet ouvrage nous concerne tous qui sommes des « brésiliens », c’est-à-dire nous qui savons que les mots se mettent à chauffer jusqu’à s’enflammer tout seuls quand ils sont placés dans d’incertains ordres, dans un certain désordre, quand ils ne suivent pas les « mots d’ordre », se transforment en braises, parfois explosent sous l’effet du principe d’incertitude du poème..

 

Ne lisez pas, relisez La raison Anthropophage..