Échange Longue Distance de Thomas Kling par Tristan Hordé

Les Parutions

20 avril
2017

Échange Longue Distance de Thomas Kling par Tristan Hordé

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C’est le second recueil de Thomas Kling (1957-2005), après Manhattan Espace Buccal en 2015, que proposent les éditions Unes. Disparu trop tôt, le poète allemand était installé, comme le rappelle son traducteur, « dans l’ancienne base de fusées de Hombroich, au cœur de la mégalopole de la Ruhr », lieu qui accueille aujourd’hui écrivains, musiciens, peintres1. Échange Longue Distance se divise en sept ensembles autonomes mais cependant liés : chacun a un rapport avec l’histoire et peut être lu comme un « foutoir d’images polyglottes » qui tente de restituer quelque chose de notre réalité.

Le livre s’ouvre sur "La Première Guerre mondiale", long poème qui rassemble des aspects essentiels de la poésie de Thomas Kling. Ce texte, labyrinthique comme l’est l’interminable guerre, est dominé par le deuil, le temps de la couleur noire, cet « azur automnal sur les champs de bataille » ; le noir associé à la mort devient ici par un retournement plein de sens une couleur à la mode, celle de « la robe de soirée noire au décolleté plongeant ». L’attention est portée avant tout sur les combattants et le poème est écrit à partir d’archives, de photographies, d’extraits de lettres du front aussi : « Annœullin, janvier 1916. mon rhume continuel va un peu mieux. Nous avons un logement trop humide. » Pauvres mots qui ne disent rien de la violence du quotidien, du sentiment de perte : la censure veille, « pour l’instant je vais bien, c’est le contenu de tous les messages ». Dans ce moment de l’histoire, tout est sous le signe de la destruction et de l’oubli,

rien ne reste de ces jeunes
gens de Verdun
 : tout au plus des noms de veuves noms de famille déboisés
                                                                                               [découpés
réduits à presque rien comme ici sur le flanc d’un mur de cimetière

Plusieurs poèmes à la fin de ce premier ensemble sont d’ailleurs en partie ou presque entièrement formés d’une liste de noms, forme en accord avec ce qu’on lit plus avant dans le recueil, « un poème est une transmission ; / un son de reportage ». Cette volonté d’être témoin, et témoin engagé, est nettement affirmée en exergue par la traduction d’un poème de Catulle : le poète latin dédie son livre à Cornelius, auteur de chroniques sur l’histoire universelle, « seul Italique qui ait osé dérouler / toutes les époques ».

La poésie est donc, pour certains aspects, œuvre de mémoire, elle a pour thèmes ce que les hommes font et non un "je", un sujet particulier, ce que marque à nouveau le titre du second ensemble, "Images d’archives", qui s’ouvre par deux danses macabres et se poursuit par des descriptions d’ossuaires, de fresques. La reprise ensuite du mythe d’Actéon pose peut-être la question de la disparition, de l’oubli : le corps d’Actéon se transforme rapidement (ce que restitue la vignette de couverture due à Philipe Cognée) et ses yeux animaux peuvent-ils encore voir la nudité de Diane ? La métamorphose et la destruction rapide du corps d’Actéon — « l’antiquité / en accéléré, une scène de chasse » — sont en correspondance avec les images de l’ensemble précédent, cadavres dansants ou exhumation d’ossements laquelle figure « l’histoire à tombeau ouvert / hissée sur un diable ».

L’exploration de l’histoire se poursuit par quelques moments de la tradition poétique de langue allemande, avec des transcriptions d’un poète du début du xve siècle, une d’un poème de Leopardi, un hommage à August von Platen, associé à Pasolini), mais également ici une anecdote à propos du moderne Heiner Müller —Trakl était présent dans le premier ensemble et Rilke le sera plus avant. Les hommages sont précédés d’une traduction de Catulle critique, pour s’opposer au « fatras » littéraire, aux « pages merdiques ». Il est toujours nécessaire d’écrire autrement l’histoire, de la poésie comme celle des choses, trop souvent « coagulée », ne retenant que les hommes au pouvoir alors qu’il y a à comprendre, ou plus modestement à décrire, ce que fut l’humanité dans la durée, des « traces de grattoirs et de racloirs » aux bases de fusées, de la Papouasie à Berlin.

Cependant, même si le dépouillement d’archives de toute nature est présenté comme essentiel, les matériaux sont, seront toujours insuffisants pour proposer une vision acceptable de la réalité : l’imagination doit suppléer aux manques de la mémoire, individuelle ou collective, ce que rappelle l’exergue emprunté à Wilhem Hauff qui ouvre l’ensemble "La Forêt Noire 1932 ", « Il avait beau forcer sa mémoire /autant qu’il pouvait, il n’arrivait / pas à se souvenir d’un seul vers. » C’est pourquoi le poème, s’il suit, comme ici, un « chemin de photos », doit le transformer pour prétendre restituer la réalité, c’est pourquoi Thomas Kling conclut par ce vers, « je suis désolé : un poème c’est ça : magie crânienne. » Cette magie est à l’œuvre pour rassembler l’essentiel de la thématique du recueil (dont, toujours, l’usage de la caméra) dans le dernier ensemble, consacré à la grande poétesse Annette von Droste-Hülshoff(2) — familièrement "la Droste", d’où le titre "Spleen. Monologue de Droste" — pour en louer l’écriture.

On lira la "Note du traducteur" à la fin du livre : bien plus qu’une note, les quatre pages situent et décrivent précisément chaque partie du recueil. On complètera avec l’introduction de François Heusbourg qui met en valeur ce qu’est dans cet "échange" de Kling le rapport à l’histoire et la place de la mémoire, de Mnémosyne, « dans ce monde illisible, dont la compréhension s’est perdue ». On se réjouira de pouvoir (continuera) lire une des grandes voix de la poésie allemande contemporaine.

 

1 voir ici même Oswald Egger, Rien, qui soit

2 Seul un choix de poèmes a été traduit en français, Tableaux de la lande et autres poèmes (La Dogana, 2014).