Journal de deuil de Roland Barthes par Stéphanie Eligert

Les Parutions

23 mars
2009

Journal de deuil de Roland Barthes par Stéphanie Eligert

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Rien à faire, on a beau prendre et reprendre ce Journal de deuil en tout sens, impossible d'en ressentir autre chose qu'une impasse angoissante, oblique. C'est d'autant plus étrange que, d'ordinaire, cette écriture suscite l'apaisement dans la mesure où elle ne se laisse jamais dominer par le fouillis de perceptions qui la traverse ; elle le nomme, sans relâche

En apparence, pourtant, c'est ce que fait Barthes: il applique (certes avec un phrasé plus lent, où s'entend la douleur) sa « méthode des traits » et nomme chaque affect lié à la mort de sa mère. Et comme d'habitude, il touche juste (ainsi pour l'atonie, la non usure du deuil, son caractère chaotique). Mais une fois ce travail des « traits » opéré, la nomination ne dissout pas l'angoisse ; par certains côtés, elle l'amplifie. Dès lors, ce livre pose une question : qu'est-ce qui, textuellement, produit un tel malaise ? Qu'est-ce qui ne tourne pas rond dans ce livre (et peut-être aussi chez Barthes) ?


1. Cela touche déjà aux circonstances probables d'écriture de ces fiches. On en sait peu de choses, mais elles se devinent malgré tout dans certains détails du texte, pour la plupart rythmiques. Il y a les phrases dont on dirait qu'elles sont les seules à être arrachées à un terrifiant discours intérieur
(« 26 novembre 1977 : M'effraie absolument le caractère discontinu du deuil. ») ; il y a celles écrites en toute hâte et, manifestement, en pleine montée d'angoisse (« [Sensation que je perds JL, qu'il s'éloigne]. Si je le perdais, je serais impitoyablement renvoyé, réduit à la région de la mort » Journal, p. 87) ; et celles plus calmes, pensives et néanmoins apeurées (« Froid, nuit, hiver. Je suis au chaud et cependant seul. Et je comprends qu'il faudra que je m'habitue à être naturellement dans cette solitude , y agir, y travailler, accompagné, collé par la « présence de l'absence », Journal, p.79)


Dans tous les cas, les circonstances sont les mêmes : ce sont des moments de panique où il est saisi par une peur, non de la mort (en bon matérialiste, Barthes n'est par exemple pas effrayé par le cadavre de sa mère), mais de l'abandon. Si le deuil est le dénoté central de ce texte, l'abandon en est le connoté, l'effluve permanente. Et dans la mesure où la connotation touche toujours un lecteur avant le reste (le message, le sens clair, etc.), s'explique que l'atmosphère du livre propage une telle détresse. Le texte diffuse sa peur, et la sensation qu'il n'y a plus de « recours » possible.


2. Ceci entraîne une autre difficulté. En général, les amateurs de Barthes sont comme lui : ils ont besoin de lien, de toucher, de tendresse (ce qu'a bien perçu Cadiot dans un abécédaire donné l'été dernier sur France Culture) ; ils ont envie d'enveloppement textuel. Or c'est en toute logique ce que Barthes ne peut leur donner puisque là, il est lui-même en rupture douloureuse de lien (maternel, littéraire). « Je sais maintenant d'où peut venir la Dépression : relisant mon journal de cet été, j'en suis à la fois « charmé » (pris) et déçu : donc, l'écriture à son maximum n'est tout de même que dérisoire » (Journal, p.72). Et cela va même plus loin car, tout le long du texte, serpente un syllogisme effrayant. Barthes assimile sans cesse sa mère à l'écriture. Or si sa mère est morte, c'est que l'écriture (la littérature) est morte aussi. Ce n'est plus une dépression, c'est un suicide : « La vérité du deuil est toute simple : maintenant que mam. est morte, je suis acculé à la mort (rien ne m'en sépare plus que le temps) » (Journal, p.141)


3. Ces notes dévoilent aussi que l'inclination dépressive de Barthes n'est pas née avec la mort de sa mère. «PEUR : toujours affirmée - et écrite - comme centrale chez moi. Avant la mort de mam., cette Peur : peur de la perdre. Et maintenant que je l'ai perdue ? J'ai toujours PEUR, et peut-être plus encore, car, paradoxalement, encore plus fragile (d'où mon acharnement à la retraite, c'est-à-dire à joindre un lieu intégralement à l'abri de la peur. » Journal, p.216). Comme une pierre au bout d'une corde, ce livre force à voir autrement Barthes. En particulier Le Plaisir du texte et son exergue - jusqu'à présent - énigmatique : « La seule passion de ma vie a été la peur - Hobbes ». Ceci semblait d'autant plus décalé que les seules sensations travaillées dans ce livre sont tout au contraire le plaisir et la jouissance. Est-ce à dire que Le Plaisir du texte est un livre qui fait tout pour être un « lieu intégralement à l'abri de la peur » ? Oui, et d'une certaine façon, cela a été aussitôt remarqué par Derrida qui, annotant ce livre en 1973, écrivait dans les marges : « Quel ennui ! dire
« je jouis, je jouis » à longueur de pages»
1. En effet, la langue du Plaisir du texte est uniformément voluptueuse ; la volupté née du contact avec la langue (maternelle) s'y scande en boucle - sans repos, sans dehors.

Tout comme il n'y a pas de « mauvaise mère » dans le Journal de deuil (même dans ses pires cauchemars, « mam » reste d'une inaltérable bonté), il n'y a pas non plus de « mauvaise langue » dans le Plaisir. Il faut assurer la mère (la langue) de la grâce permanente de son don, il faut le lui dire sans cesse de peur qu'elle ne s'en aille. C'est pourquoi s'immobilise l'objet transitionnel de cette jouissance (le texte), ce qui, dans Le Plaisir, aboutit à une certaine pétrification du phrasé.


4. Une fois le livre fermé, on comprend que Barthes ne veut pas s'émanciper de l'attrait mortifère qui le retient près de sa mère morte. Il a beau - deux jours après le décès - sentir « comme un goût de vivre (à cause de l'odeur douce de la pluie) » (Journal, p.23), au fil des mois, ce « goût » s'affaisse, « la liberté se plombe » et au final, c'est le « chagrin, l'impossibilité d'être bien nulle part » (Journal, p.253). On sait que ce n'est pas la camionnette de la rue des Ecoles qui l'a fait mourir, mais le laisser-aller suicidaire de son corps à l'hôpital où il a refusé les soins (cf. Julia Kristeva, Les Samouraïs). Dans le fond, Barthes n'a pas voulu traverser la troisième et dernière épreuve de sa
« préparation du roman » : la séparation (cours qu'il venait de terminer au moment de l'accident).

*

Enfin, on regrette que ces notes aient été publiées à l'écart des autres textes. Car si les Carnets de voyage eurent mieux fait d'être joints au séminaire de 1974 sur la Chine, ces fiches auraient elles aussi gagné en justesse si on les avait reliées aux cours sur le Neutre et La Préparation du roman. Parce que ce Journal se lit en une heure, on a en effet l'impression qu'il ne se passe rien entre les pages et que Barthes n'a rien écrit d'autre que cette accumulation de phrases dépressives ; or chaque blanc est aussi rempli que la fameuse ellipse de L'Education sentimentale. Quelque part, éditer ces fiches seules, c'est vouloir surexposer, héroïser les impasses suicidaires de ce « sujet » (ce qu'accentue le choix de la quatrième, très « marceliste » 2).

L'idéal serait de faire un jour un volume mis en page à la façon de Soir bordé d'or d'Arno Schmidt, où tout ce que Barthes a écrit à tel instant serait accolé dans un même espace, offert à une dialectique immédiate. Ainsi, on reproduirait cette phrase auto-sabotrice « Je ne veux rien qu'habiter mon chagrin » (Journal, p.186) en note de bas de page de cette autre phrase, magnifique dans sa souveraineté : « Je ferai du deuil le meilleur de ma vie » (cf. « le milieu du chemin de la vie », chapitre du séminaire sur le roman composé, comme ce passage du Journal, durant l'été 1978). L'intérêt serait de mettre en lumière (et donc de neutraliser) le conflit névrotique qui était sur le point de le détruire. De la sorte, cette voix récupérerait sa résonance fondamentale, qui est bien la tendresse conceptuelle, le don absolu de sa propre lucidité intellective, sensible et - post-mortem - psychique.



1 Jacques Derrida, marginalia au Plaisir du texte, 1973, coll. privée.

2« L'endroit de la chambre où elle a été malade, où elle est morte et où j'habite maintenant, le mur contre lequel la tête de son lit s'appuyait j'y ai mis une icône - non par foi - et j'y mets toujours des fleurs sur une table. J'en viens à ne plus vouloir voyager pour que je puisse être là, pour que les fleurs n'y soient jamais fanées ».