La langue géniale d'Andrea Marcolongo par Christophe Stolowicki

Les Parutions

02 oct.
2018

La langue géniale d'Andrea Marcolongo par Christophe Stolowicki

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Mieux tard que jamais à qui fuyoit la khâgne comme fait le mauvais enfant – cette bible hellène ne me lâche pas. Ce précis de recomposition d’ultramontaine ferveur, dévoilant en romaines tous les secrets de l’alphabet grec, de la syntaxe achéenne, blutés au tamis de grammairiens d’Alexandrie plus orfèvres que pour le latin les médiévaux copistes dans leurs cloîtres. Desserré le carcan Budé, de tous mes sens & cris à l’écrit mutés par un oral sous perfusion, j’affermis sanscrit ma faseyante voile par la grâce de cette jeune helléniste, linguiste géniale. « Trente générations seulement [la] sépar[a]nt de Dante Alighieri », le double de Rome, sur sa portée de siècles je récite, tout en croches de longues et de brèves englouties, démembrées en accents toniques en deux cents ans de langue épaissie, devenue commune (κοινη) aux différentes cités – ces dactyles et spondées, ces trochaïques iambes tout en jambages que restitue le génie du français, étale alcyonien, de la fille de Minos et de Pasiphaé, mieux que d’autres langues d’Europe que la scansion aveugle. Ou plutôt elle m’en dispense, cet « élan de la langue » grecque, ce rythme limpide perdus à tout jamais.

 

Andrea Marcolongo n’est pas poète mais sa lecture une aubaine pour qui passant outre aux appels du genou (« 9 bonnes raisons d’aimer le grec »), aux préludes oratoires, aux paralipomènes festifs (et commentaires dithyrambiques célèbrant de cet ouvrage parfois inégal le statut de best-seller) – en a trié, soupèse les pépites. Livre d’une largesse, d’une audace, d’un initiatique savoir, à telle enseigne (et tel enseignement, et sans brasser son sang) qu’érudition et culture y deviennent synonymes, de quoi confondre un poète.

 

Entre toutes : la langue de rhapsode, la langue logique, celle d’esprit de sel aux esprits durs ou doux sur la voyelle initiale dont dérivent notre haine, notre honneur ou nos occupations ; son aristocratique optatif de nuance, « de courtoisie » (ειεν = soit, admettons), dont abusent en dialogue le plébéien Socrate, le noble Platon ; ou mode du désir gauchissant le subjonctif, que taillant en pointe les oreilles des khâgneux ont traduit en plût aux dieux une ou deux générations d’assermentés aux Belles Lettres ; aux variations subtiles, « désidératif » ou « potentiel » selon que s’y adjoint ou non l’intraduisible αν et que la négation du verbe est le franc ουκ ou le fugace μη ; qui n’a pas résisté à l’invasion macédonienne, à la perte de la liberté.

 

Ses particules (μεν, δε, γαρ, δη) tenant lieu de cette ponctuation absente dans l’original et sur les marbres, ajoutée par les Byzantins pour éclairer une langue qui se perdait. Double ponctuation, redondance du balancement, pourquoi ne me l’a-t-on jamais dit ?

 

« Ce sont les verbes, non les substantifs, qui ont un caractère dominant [...]. Ce ne sont pas simplement les choses qui sont exprimées mais les actes à partir desquels les choses naissent et deviennent ». Parti pris non des choses mais du logos. Langue morte plus vivante que vivante mais dont même la nostalgie, souffrance du retour selon son étymologie grecque, n’est pas un concept grec – « forgé [] en 1688 par un étudiant en médecine alsacien, Johannes Hofer ».    

 

Révélation suprême, et qui a fait couler tant d’encre autour de la langue géniale, en grec les temps, ce présent ponctuel plus présent que pressant, cet a-oriste indéfini conformément à son étymologie, plus passé simple qu’imparfait sinon flaubertien, et surtout ce parfait plus que parfait que l’on traduit toujours au présent, ce parfait de l’acquis renvoyant l’inné aux vieilles lunes deux millénaires et demi avant que ne soit confirmé que la fonction crée l’organe, et que de nouveaux barbares ne la désorganisent à la hache d’un allemand dévoyé – en grec les temps sont des aspects, intemporels, itératifs d’éternel retour, en grec le temps n’existe pas, et moins encore la couleur, pure lumière. Les Hellènes ne voyaient pas le vert mais le glauque, mais le pers de la déesse Athéna aux yeux d’Asiate ; non le turquoise mais le cyan virant au bronze ; pour eux « les couleurs de l’homme également prévalentes dans la nature [...] celle-ci baigna[n]t en quelque sorte dans l’éther chromatique de l’humanité », dit Nietzsche.

 

Il est permis ici de savoir, dérobé de connaître (con-naître), malgré l’aphorisme de Delphes ; impossible de franchir le mur du son, de l’accent, du chant en prose chantante mué : celui de l’amnésie structurelle, congénitale, qu’Œdipe en quête d’un Cithéron boisé l’on se crève les yeux d’actes manqués pour ne jamais tranchant le nœud gordien percer à jour l’irrécouvrable empreinte première ou seconde (parfois vent favorable), accéder à notre arrière-big bang dont seuls exfiltrent des miettes rêves et métaphores – et tous ces autres tropes, synecdoques, zeugmes, anacoluthes, paronomases, syllepses, cailloux caillots que le grec a nommés sur le motif et que de dérisoires ateliers d’écriture tenus par des demi-habiles tentent de ressusciter comme l’authentique accent, rythmique délié, la juste prononciation que Cicéron entendait, croyait réservés aux seuls natifs de Rome. 

 

Plus orphelins qu’un poète grec moderne (Nikos Dimou, auteur du malheur d’être grec).