La lumière imaginée de Dominique Maurizi par Tristan Hordé

Les Parutions

18 juin
2017

La lumière imaginée de Dominique Maurizi par Tristan Hordé

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« Où donc sommes-nous ? » Cette question, posée dans le seul poème en vers à la fin du livre, peut surprendre le lecteur ; la narratrice a indiqué au début du récit, long poème de prose, qu’elle était dans « une chambre étroite » et ce lieu ne varie pas. Il y a quelque chose en elle d’un personnage beckettien : elle ne dit rien de cet espace neutre, clos, qui n’a pas d’autre mobilier qu’une machine à écrire ; précisément, elle rappelle à plusieurs reprises que sa seule occupation consiste à taper « sur le clavier et des mots sortent sans cesse » (variante : et des chants viennent sans cesse).

N’y aurait-il donc à reconnaître qu’un espace temps immobile ? Des personnages apparaissent, figures peu dessinées qui appartiennent au passé de la narratrice, sans que son histoire puisse être vraiment reconstituée. Elle est seule devant le clavier peut-être parce qu’un jour elle a été expulsée de la maison par sa mère, mais ce moment revécu n’est pas situé dans le temps. Pas plus qu’une scène où la mère se laisse embrasser par « un type », le père étant à plusieurs reprises signalé absent, « invisible ». Pas plus encore que l’existence d’un enfant, décrit elliptiquement : « petit garçon trempé de rosée ». Il y a aussi un "vous" dont on ne saura rien, le même peut-être que le "tu" qui entraîne une allusion à une relation amoureuse (« bouches et sexes humides »), comme le reste non située.

Des fragments de jours anciens surgissent, sans qu’il soit possible d’établir de liens entre eux ; ainsi, le souvenir de coups reçus dans l’enfance — « je n’ai même pas douze ans » — ; celui d’une dispute avec la mère qui, rapportée, introduit à la fois la proximité et la rupture : « les mots ne sont pas des crachats, maman ». Quelques lignes rappellent une scène ou un homme l’insulte (« fille de pute ») — le père ? un amant ? Rien n’est dit de ce qui se passe à l’extérieur de la chambre, mais vivre dans la solitude permet d’échapper à toute violence, « pas de claques, pas de coups ».

Tout ce qui s’écrit du passé, en effet, est lié à la violence dans la mesure où, à très peu près, seules des scènes douloureuses sont évoquées et deviennent à nouveau présentes. Si les séquences relatives au présent (l’écriture avec la machine) et au passé se mêlent, d’autres débutent par le mot « Intérieur. », au point que tout ce qui est rapporté semble n’être que mots ; il s’agit de ne pas cesser d’écrire, moyen sûr pour refuser la voie des « ténèbres », des « monstres » : la narratrice connaît « la souffrance de vivre et la drogue des rêves en roue libre ».

Le lecteur a le sentiment d’une blessure inguérissable et que l’apaisement, le seul envisagé, ne peut venir que de la répétition indéfinie des souvenirs ; « les mots et les images t’aident à vivre », est-il écrit dans le monologue, mots et images qui varient peu, ou plutôt qui sont repris avec de légères variantes. Ainsi la narratrice, comme exclue de ce qui existe hors de la chambre, semble ne vivre — c’est-à-dire écrire — que la nuit ; le mot "nuit", au singulier et au pluriel, est l’un des plus fréquents du texte, régulièrement souligné par l’italique (« Nuit, ô ma nuit ! »). Si la nuit est essentielle, c’est justement parce que le monde intérieur se substitue à l’autre, décevant, dangereux :

Dedans les yeux ouverts
dedans je sens tout

Ce qui est alors éprouvé reste singulier et ne peut être que répétitif : la seconde phrase d’ouverture, reprise dans les derniers moments du récit, donne le ton de l’univers particulier où le lecteur entre : « Sur le chemin des chiens, là où personne ne veut aller ». On lit régulièrement d’autres fragments qui laissent penser que la narratrice cherche quelque équilibre dans des sensations élémentaires, comme celui-ci : « je sens, je vois et j’entends ensemble » (avec des variantes), comme s’il s’agissait d’échapper au risque de la folie. Ce que confirme une interrogation avec un simple changement de consonne, « où est ma maison, où est ma raison ». Ce sont ces reprises, très nombreuses, qui charpentent le texte, lui donnent sa continuité et sa force et, à mes yeux, dégagent une étrange violence, plus que le rappel du passé ; le récit, en effet, pourrait n’avoir pas de fin, les quelques événements blessants indéfiniment récrits pour accroître « la pleine moisson de [la] machine à écrire ».

Il y a cependant une fin, en relation avec cette « moisson » ; les derniers mots donnent, d’une certaine manière, une leçon de lecture : « dedans c’est la lumière qui écrit. Qui écrit. », et un peu plus avant, très clairement, est explicité le titre, ce qu’est la lumière imaginée : « Je vois — tout ce qui est caché derrière mes yeux. » Et ce qui est vu est écrit, « voix de la langue », comme le sont les "voix" citées qui accompagnent la poésie de Dominique Maurizi : Auden, Ausländer, Blake, Bolaño, Celan, Kazantzakis, Pizarnik.

Quelques mots à propos des éditions Faï fioc (« il fait feu », en langue d’oc) ; créées à Montpellier en 2014 par le metteur en scène et comédien Jean-Marc Bourg, elles sont consacrées à la poésie contemporaine : livres (Pierre Dhainaut, Christine Girard, Véronique Gentil, Jean-Pierre Chambon), cahiers pour un seul poème inédit (Rémi Checchetto, Marie-Laure Zoss, Antoine Emaz, Typhaine Garnier, etc.), livres et cahier avec un peintre.

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