Les Commencements de Giuseppe Bonaviri par René Noël

Les Parutions

06 mai
2018

Les Commencements de Giuseppe Bonaviri par René Noël

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Embruns de l'espace-temps

 

 

 

Les commencements alterne régulièrement prose et poème, une prose et un poème écrivent le même thème. La première le plus souvent évoque ces veillées où les nouvelles du jour et les mémoires familiales et du bourg ont circulé. Le second élargit le propos, organise les mémoires, situe sans rien perdre du propos les protagonistes dans les strates des générations, des lignées à la lisière des souvenirs vécus et immémoriaux ; laisse deviner comment des allégories et des figurations deviennent alors qu'elles n'ont pas encore été sculptées dans le marbre ni perdues, délaissées, abandonnées dans les immensités muettes des bibliothèques, la poésie, souffle vif, embruns d'écumes et d'éons, les syllabes incarnant ces étoiles filantes, ces météores, aventuriers, créateurs de cosmos qui dérogent autant aux lois cosmiques qu'ils les créent sur le modèle des explorateurs et des navigateurs qui font rêver les hommes depuis des millénaires, densifiant la parole en faisant voir et sentir ce que les hommes font de la même façon que Carlo Ginzburg écrit à partir de l'intime, du détail, du particulier, l'histoire et la civilisation.

 

Giuseppe Bonaviri, au sommet de son art, page après page bat en brèche l'idée même de traduction. Prose et poésie singularisent le propos sans toucher à la littéralité, à l'histoire. Elles ne se différencient pas tant à le lire (ou bien étrangères l'une à l'autre au point d'exiger des conversions en des langages parallèles relevant de lois physiques d'univers, de civilisations incompatibles, ou bien pour la forme proclamées diverses si bien que quelques conventions purement formelles, linguistiques, coupures de vers, glissements de mots et de rythmes, suffiraient à les démarquer l'une de l'autre) que chacune est matrice, mère de lignées de sens - de rythmes, de syntaxes exogènes en regard de celles de sa vis-à-vis à laquelle elle se mêle, se greffe ponctuellement et de longue date - orées génératrices des histoires des hommes, exogamies fertiles et garantes de prospérités.

 

L'épopée lyrique trouve la faille, l'abysse et le vent, le lieu des lieux et milieu du livre où est récitée la geste coloniale, Addis-Abebaet les confrontations et les mutuelles transformations de soi, des autres et des espèces naturelles où la pensée cyclique et l'évolution, loin d'être antinomiques, fécondent et orientent le mouvement, le changement,

 

Aujourd'hui, 10 juin, naviguant vers le sud, à l'arrière
sans herbe, lumineuse, l'Ourse à travers
la matière en formation se consuma. Depuis
des barques, les rares noirs vendeurs d'épices
de la
Mer rougetendaient leurs visages et leurs bras
vers nous ;

 

 

l'inertie, la répétition hypnotique et immuable des traditions ne sont-elles pas des idées reçues ? New-York autour de dix-neuf cent trente délivre les dits, délie les langues des habitants de Mineo, Sicile, province de Catane ; l'intervalle géographique, l'autre nom de la découverte de l'espace-temps, à peine le port du nouveau monde en vue, les bouts d'amarrage lancés, n'éveille-t-il pas les histoires des siciliens dont les aïeux sont phéniciens, grecs, byzantins, normands, espagnols... ? L'orphisme et le pythagorisme ne sont-ils pas l'humus des grecs siciliens ? Médecin et poète prosateur, Giuseppe Bonaviri relève de ces praticiens penseurs dont la Sicile n'est pas avare.

 

Poètes paysans de traditions orales qui convergent à Mineo lors de joutes poétiques, herboristes, observateurs de la nature, météorologues, ainsi Giovannino sachant dénombrer treize-cent quatre vingt-neuf vents ! sont les contemporains de Giuseppe Bonaviri né en dix-neuf cent vingt-quatre. L'écrivain qu'il devient dialogue avec ces savoirs qui ne sont pas confidentiels, ne relèvent pas de spécialistes en marge de la société, mais mêlent les énergies de la psyché et les forces telluriques des corps vivants, ce qui sans doute explique qu'il n'ait aucun a priori quant aux pratiques des formes littéraires, les adaptant aux accidents et ferments du monde concret. Récits, journaux, proses, poèmes, le médecin philosophe enquête sur la vie de la même façon que Thucydide et Hérodote marchent au-devant des naissances des civilisations, définissent pour leurs contemporains les commissures, les jusants, les bords, les rives fluctuantes, les orées changeantes de leurs habitudes et confiances avant qu'elles ne deviennent des rituels et des croyances fossiles. Zeus n'est-il pas minoen ou égyptien découvre Hérodote, ce qui ravit les grecs ?

 

Aussi la Sicile de Giuseppe Bonaviri est-elle sans doute plus proche de celle de Leonardo Sciascia que de celle d'Elio Vittorini quant à elle plus onirique et mythifiée, utopie bucolique et pacifiée, ayant retrouvé les sagesses anciennes cultivées par Théocrite et Virgile. La dureté, la cruauté des rapports de classes et sociaux entre exploités n'est pas tue, mais les sagesses qui sans nier les écarts entre les espèces vivantes et leurs nominations, leurs manifestations dans le cours des actions humaines et leurs causes et conséquences à plus long termes, sont sues et crues, proposent des grilles de lecture concrètes qui ne sont pas caduques une fois franchies les portes du nouveau monde. Elle perpétuent un esprit critique colporté par les retours des émigrés en Sicile, leurs allées venues d'un continent à l'autre.

 

Et si la société de consommation, de l'électrification, de l'automobile à la réforme agraire, propulsent la Sicile dans l'ère de la consommation frénétique jusqu'à l'épuisement des humeurs et des ressources naturelles, reste l'âme et l'esprit aptes à traverser les turbulences de ce grand bond en arrière vers l'antépénultième siècle dont nous sommes les otages entre la vie et la mort, Charybde et Scylla, au large de Messine, l'immensité des civilisations et des colonisations digérées par la Sicile ne font-elles pas en effet et par contraste paraître minuscules les réductions à l'emporte-pièce des soviets libéraux ? Si bien que l'univers n'a pas fini de commencer, tel est l'art de Giuseppe Bonaviri qui lit dans la jeunesse, les vagissements du cosmos, les étapes futures d'une humanité réconciliée avec ses contradictions, ses libertés d'imaginer ses façons de vivre libérés des fers du vortex mortifère qui nous tient entre veille et sommeil.