Mort d'Athanase Shurail d'Alexandre Castant par René Noël

Les Parutions

17 avril
2020

Mort d'Athanase Shurail d'Alexandre Castant par René Noël

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Mort d'Athanase Shurail d'Alexandre Castant

Faites vos je !

         L'inachèvement constitué par une suite de récits dont les titres forment un tout cohérent aboutit ici à un livre. L'écritoire que consulte un témoin semble rebattre les cartes du temps, l'imitation des choses, en réalité recule maintenant dans le temps. Une forme de brièveté ne contredit pas seulement l'exposition et le développement de personnages et d'un thème, mais crée, d'après celui qui découvre les lignes tracées dans un cahier, une forme inédite de discontinuité parlante alors même que l'auteur de ces fragments ne la recherche pas.

             Les séquences d'actions quotidiennes inventent ici des postérités du surréel mûri, celles qui logiquement ne pèsent plus le désir unilatéral, asymétrique, misant tout sur le blanc ou le noir - la main noire pour main verte - : la femme à bout de bras, celle que les saltimbanques du verbe imitant les artistes du cirque portent au zénith ! si bien que toutes questions et objections de sa part injurient le culte de la beauté. Chaque écrit, phase, facette involontaire de ce livre semble découvrir à mesure qu'il  dessine les jambages des lettres, les mots, les phrases, l'auteur lui-même toujours sur la brèche susceptible à tout instant de disparaître, qu'autant les hommes que les femmes vivent de leur belle vie et dirigent aussi bien les unes que les autres l'action, la prise de vue donnant corps et chair aux visions. Que celle-ci étincelle de l'imagination, de l'esprit ou de rencontres au grand air, dans les rues des rêves, les rus des songes ou des voies publiques, baignées d'éclats sonores et de couleurs nées elles-mêmes du noir obscur dont semble fait celui qui scripte, image des rencontres sur le modèle des cinéastes qui tournent sur le vif, les phénomènes élocutoires autant que les corps, la chair peuvent à tout moment s'éclipser, disparaître sans que leur avoir été puisse être mis en doute. Un jour nous tomberons ainsi, après avoir regardé un ciel vide, et avant que tout ne disparaisse à son tour.

             Les prénoms et les noms de ces différents moments ont une densité de pulsar. Il est clair aux yeux d'Alexandre Castant que de sa main naissent autant des lignes d'écriture que des images. Le seul prénom d'Esther contient toutes les histoires et les printemps du monde. D'où à l'écoute de ses patronymes et prénoms, tout un réseau de faits et de signes qui donnent à ses phrases un surcroît de réalité. Jean de Gray évoque ainsi autant à l'oreille le portrait de Dorian Gray, Jean sans Peur que la mosaïque de Grand, fiction et histoire, cette corne d'abondance des sources aussi différentes que le sont les étoiles et leurs satellites participe de la construction d'un univers humain qui vit à cheval sur les cycles, les saisons et pèse toujours les échappées, les dehors, cherche à s'affranchir des lois de la gravitation et à explorer, s'aventurer dans l'infini sans répétitions.

            Des Larmes de verre aux perles de verre, les mémoires chez Alexandre Castant prennent leurs échangeurs au sein des voies courues du moment, l'informatique, les données compressées qui font penser aux forêts, aux végétaux qui deviennent matières fossiles, pierres, minéraux, strates de cristal où les cernes, les fils élémentaires de la matière répétés accouchent du divers, du différent, passages des durées à l'étendue au sein desquelles le même et l'inédit naissent semble-t-il indifféremment, mais sans lois connues jusqu'à ce jour, si bien que les arcanes de l'écrit sont ici écho d'un mystère. Les intrications et complicités de l'espace et des devenirs sont alors autant complémentaires que paradoxaux, le prévisible nourri d'inattendu, le surgissement de cycles et de saisons. Pour autant, ces passages d'état à état n'ont rien de systématique. Ainsi Lazare (Le Copiste) s'exerce-t-il inspiré par le traité d'André Wytinck de Wesel De humani corporis fabrica libri septem, édité à Bâle en 1543 à copier l'anatomie aussi fidèle qu'un corps dans le miroir se prétendant damné, le lecteur se disant qu'à travers l'exécution de copies répétées, il a pu aussi bien trouver la liberté, sortir de toutes les habitudes et les atavismes, toucher le bonheur en s'évadant : L'horizon fut coupé par le soleil comme par une lame en ouverture a le tranchant d'un Chien andalou de Bunuel ou de l'ouverture de Persona de Bergman, à l'autre bout du texte Lazare prit dans un immeuble de verre un ascenseur transparent qui, en montant dans le soleil blanc de l'automne à Berlin, le fit sombrer dans une étrange absence : la lumière, se reflétant à l'horizon puis de vitre en vitre dans ce mois d'octobre finissant, avait rasé le ciel en lui comme une lame de sang, le lecteur pense alors au film d'Alain Tanner Les années lumière où la répétition des tâches conduit à une libération, un passage à un devenir-oiseau.

            Les cercles et leurs franchissements ne sont pas seulement des objets abstraits, théoriques, mais s'éprouvent dans l'érotisme, La beauté d'Ava tenait seule de l'indicible, du silence et du cercle. Et ce portrait que fixait l'illusionniste en témoignait : elle connaissait son pouvoir. Toutefois, dans leur histoire, c'était les lèvres d'Ava qui l'avaient troublé avant tout, matière spontanée et révélatrice dès que le réel échappe à ses caricatures, le surgissement de ses variétés jetant autant le trouble sur le visible et le vu que sur le licite et l'illicite. L'art d'écrire clinique d'Alexandre Castant provoque ainsi cet effet d'étrangeté que les continuateurs de l'expressionnisme depuis Bruno Schulz réinventent à toutes époques. Quand l'imagination et l'invisible, matières premières de nos sens, deviennent à nos yeux pratiques, plastiques, faciles à tutoyer, bien plus évidents que les atavismes dont nous dépendions jusqu'alors sans percevoir combien ils ne sont qu'opinions particulières parmi toutes autres options de vie.

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