Noir de l'Égée de Michaël Batalla par Christophe Stolowicki

Les Parutions

22 juin
2019

Noir de l'Égée de Michaël Batalla par Christophe Stolowicki

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Précédé d’un tir de barrage de poètes grecs récents, Georges Séféris, Odysseus Elytis, écrit longtemps après les temps et les saisons, Noir de l’Égée remonte de l’abysse, non par mer d’huile de dépliants touristiques, mais celle qu’affronte Ulysse le héros d’endurance. De poésie efficiente comme l’efficace substantivé. Police des caractères et des frontières s’y confrontent dangereusement, la tragédie s’y allège, s’y assourdit. De décalage intense, les parenthèses s’ouvrent et se referment à la ligne. Les passeurs sévissent.

 

Le pot au noir d’encre et de papier mâché résonne et sonne sa promesse décevante à des migrants qui n’ont pas le pied marin. Ici les Athéniens s’atteignirent et les satrapes en tropes fameux figurent le chœur. Το πελαγος la mer d’Homère  que Das Meer traduit en allemand mais qui n’a pas, ainsi que l’explique Batalla, de pélagien équivalent français, met à l’épreuve, sinon la flotte athénienne le droit de l’étranger, ξενος, dont il ne reste que xénophobie. Devoir d’hospitalité que les Hellènes pratiquaient déjà, en des temps il est vrai où l’humain se comptait sur les doigts d’une main d’un siècle humain. Μετοικος l’étranger à demeure, dont il est resté métèque.

 

En des temps où sans freudien retour du refoulé n’était pas occulté l’esclavage.

 

Ratures grasses masquantes ou fines de prétérition, alternance de formats, numérotations lettriques en infra-minuscules hautes pour un adverbe ou un adjectif, les deux points déportés en entrée de vers pour surlignement démonstratif, les trois de suspension réduits à deux, celui de scansion non suivi de majuscule, force italiques et capitales, tous les codes et ressources du poème contemporain à la rescousse du « poélitique »ment irréprochable lèvent leur quotient, leur quote-part, leur cote bien taillée d’émotion. Sans compter les lettres grecques de mots grecs, généreusement épandus, décontextualisés de l’attique.

 

Néologisme des raisons du cœur dont la raison est connue, « agoraphilique » en italiques infimes hautes qui demandent une loupe. Un peu de poétique : « ( / originalité garantie / puisqu’il n’y a / ce jour / aucune occurrence du syntagme entre guillemets / sur le navigateur de tout le monde/  – on remarquera au passage / l’action du poème sur les mots qui le composent / la circonlocution (ou périphrase) / “navigateur de tout le monde” / se révélant particulièrement instable / ) », l’action poétique a la vie dure. Mais la « granulométrie propre / paradoxalement rigide et vibratile / du classique panorama d’Athènes / vue d’un peu haut » dit avec la pudeur du poéticien cette vibration imperceptible de l’air, sans doute chargé des particules de la plus glorieuse littérature du monde, que je n’ai perçue que là. 

 

« Η νοσταλγια του (παλαιου) Πειραια / La nostalgie du Pirée (ancien) / πριν απο την κριση / celui d’avant la crise » – non, celui d’avant les Macédoniens.

 

« Le frère d’Ali dit – Ils donnent des chips aux enfants. mais on ne sait ni où ni comment elles sont fabriquées. et moi je n’ai pas fait tout ça pour manger des macaroni tous les jours », méritant son billet de retour.

 

« Une petite fille / en t-shirt rouge / doudou sur l’épaule / une fleur dans les cheveux / nous regarde parler ». Je craque.

 

« προς το βαθος της νυχτας / vers le fond de la nuit. »  Je craque.

 

 En appendice quelques pas de trajectoire savante compassionnelle.