Poétique de la critique littéraire de Florian Pennanech par Jean-Marc Baillieu

Les Parutions

20 juil.
2019

Poétique de la critique littéraire de Florian Pennanech par Jean-Marc Baillieu

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Les familiers de la rubrique « Parutions » de Sitaudis prennent probablement plaisir à lire certains articles plus que d’autres, question d’attrait ou d’équation personnelle qui fait que la diversité des approches critiques qui fleurissent sur ce site sont susceptibles de satisfaire tout un chacun, et ce même si certains critiques ou commentateurs sont plus productifs que d’autres. Du dithyrambe au rare éreintement, les recensions oscillent du décalque de communiqué de presse à l’étude suivie voire poussée en passant par l’impressionnisme plus ou moins égocentré (parfois ésotérique) avec ou sans arrière-pensée. Le champ du discours critique n’est donc pas restreint, et il peut paraître intéressant d’en examiner les intrants et les extrants. Envisager « la critique comme de la littérature » est le sujet du livre de Florian Pennanech, « professeur en classes préparatoires » et ici poéticien : « …dès lors que la critique est envisagée comme une écriture, au même titre que son objet, il est possible que les textes critiques nous parlent autant d’eux-mêmes, si ce n’est plus, que des textes derrière lesquels ils prétendent généralement s’effacer». « D’Homère commenté par Zoïle ou Aristarque jusqu’à Proust commenté par Barthes, Richard ou Starobinski, des scolies antiques et médiévales jusqu’aux recommandations du Monde des livres », l’auteur forme le projet d’analyser « au sein de la relation prédicative l’objet de la prédication et les prédicats eux-mêmes » ayant posé que « commenter c’est prédiquer », et concluant que « l’impératif de mimétisme est si répandu en critique » qu’ « on finit toujours par devenir ce dont on parle ». Soit.

Mais commenter serait aussi référer, ce pourquoi F. Pennanech se demande « comment le discours critique construit son référent, comment il représente non seulement le texte, mais aussi l’ensemble du personnel du discours critique : le commentateur, son lecteur, l’auteur du texte », voire le copiste et l’éditeur, en tant que « postures énonciatives » : le commentaire serait aussi un récit. Pourquoi, dès lors, n’y joint-il pas aussi l’imprimeur, l’attaché(e) de presse et le VRP de l’éditeur, ainsi que le libraire (qui, lui, cumule les postures : lecteur, prescripteur, critique, vendeur, amplificateur, confident des lecteurs,…) ? Rappelant opportunément qu’ « étymologiquement, « critiquer » signifie discerner, disjoindre, trier », donc évaluer, interpréter, sélectionner, F. Pennanech relève que « la partition est la première opération du commentaire » qui aboutit à une opération de « fragmentation » pour doter certains éléments du texte du statut de fragment faisant l’objet d’un traitement particulier. Ainsi : « une critique fragmentante fragmente l’œuvre et thématise le motif du fragment pour se donner une légitimité en se mettant en abyme. », la thématique de l’œuvre commentée générerait ainsi la poétique de sa critique. Ou : comment le serpent se mord la queue, me direz-vous ? Peut-être, mais peut-être pas. Aussi, notre poéticien poursuit son exploration de la « métatextualité » via « l’aspectualisation » (focalisation narratologique  sur tel aspect d’un texte) qui peut-être thématique ou rhématique, la « substitution » (supplétive, complétive ou suppressive) et la « combinaison » (par accumulation ou par organisation), deux opérations que le critique serait amené à faire après avoir « partitionné ou aspectualisé »… Bon.

S’il ne fait pas preuve d’autant de créativité lexicale que le texticien Ricardou (Jean) de la grande époque, F. Pennanech n’est cependant pas avare en la matière, et les « métamutotextes » « métamimotextes » et autres réjouiront plus d’un Bertrand Verdier, le cas échéant. On peut avoir l’impression qu’oeuvre dans ce livre une sorte de rigueur théorique (cf. la table des matières) non exempte d’un tautologisme qui, sous-couvert d’y aller méta, ne fait que coller des étiquettes (d’apparence savante comme une taxinomie latine par exemple) sur des morceaux, et ce plutôt que d’interroger véritablement le corpus qu’il se disait à même d’examiner, voire de circonvenir. Un peu comme si un habile sellier avait entrepris d’harnacher savamment et (trop) profusément une monture en oubliant un peu celle-ci qui dès lors ne peut plus avancer… Assurément une mécanique, une logique bien huilées (parfois limite casuistique) que F. Pennanech, tel un oulipien, a visiblement pris plaisir à enclencher et à faire fonctionner, hélas un peu à vide. Les outils sont nommés, décrits, conceptualisés mais peu appliqués, exploités, sauf peut-être (p. 305) le « paradoxe de Muret » (Marc-Antoine), la « propension d’un texte critique à affirmer, par une sorte de prétérition, sa propre inutilité », clef potentielle de l’ouvrage.