Puissance de l'imperfection (à propos de Jean-François Bory) par Nicole Caligaris

Les Parutions

17 oct.
2012

Puissance de l'imperfection (à propos de Jean-François Bory) par Nicole Caligaris

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"Il faut haïr la perfection". Ce vœu est la semence de deux épais Bory anti-monumentaux, beaux objets graphiques, spacieux, ouverts, réunissant les manifestations d'une œuvre dont Jean-Pierre Salgas dit que "la dispersion et la suspension [en] sont la loi."

 

Bory n'est pas un monument. Ou bien ce serait l'arc de triomphe qu'il a lui-même conçu, dissymétrique et précaire équilibre de reliures plein cuir dessinant l'arche au pied de laquelle gît un moineau mort.

Calligrammes, nouvelles, tombeaux, portraits, journaux, performances, poèmes du début des années 60 à aujourd'hui, cahier historique, critique, et iconographique en couleurs, Provisoire est ce qu'en d'autres disciplines on appellerait un handbook, c'est-à-dire une anthologie dont les pièces ont été choisies pour constituer l'état de l'art à un moment donné. Bien entendu, il s'agit d'un état provisoire. Le titre, repris d'un recueil ancien*, annonce l'esprit de cette somme sans total où les écrits échappent à leur version définitive parce que lâchés avant d'être établis, bougeant encore, fuyant la fixité de leur nature d'écrits pour le marbre et les siècles.

Il faut lire les deux tombeaux livrés au centre du volume, celui de l'ami artiste Thierry Agullo et celui du maître Ghérasim Luca pour avoir une idée du mariage entre mélancolie et farce où excelle Jean-François Bory. Figure de la poésie "visive", non seulement visuelle mais vive, en espace, en voix, en volume et aussi en récit, Bory est en réalité un auteur de vanités, et la plupart du temps de vanités cocasses. Le memento mori se glisse comme une libellule, légère et bleue, entre les reliefs de littérature que ses récits ont disposés avec un art méticuleux de la lumière, autrement dit du regard, et de la limite, autrement dit du silence.

Je trouve chez Bory un culot littéraire pas si banal qu'on croit. Celui de construire des phénomènes de langage sans se laisser épingler par cet art du signe, de l'espace et du concept, de se permettre aussi l'écriture sensible, l'émotion du temps qui passe, le sens de la brièveté de la vie qui donne à la main sa légèreté, son tour jamais définitif, et son retrait, avant que rien se pose, pour laisser filer les images vers leur évanouissement.

 

Les calligrammes sont l'expression de cette vitalité qui consiste à ne pas se laisser prendre. Ils font sortir le poème non seulement de sa forme mais aussi de sa langue traditionnelles : alphabets, idéogrammes et dessins viennent les perturber d'une écriture étrangère. Ce précieux goût de sortir des pistes anime de mille et une façons les 25 numéros de L'Humidité, "revue italienne en langue française".

Née des œuvres lointaines mais encore bien virulentes de Tzara et des Futuristes, la revue extrait la littérature de ses plates dimensions pour la passer au mixer de l'action artistique. Ça donne, sous la responsabilité de Jean-François Bory, directeur de publication et Pierre Bourgeade, rédacteur en chef, un feu nourri d'expérimentations, de productions impertinentes, de créations en dehors des clous, de  courants — l'art sociologique — qui croisent là avant de naître. L'image y est omniprésente, la typo constamment variable, fruit d'un gros travail technique pour explorer les possibilités de l'offset. La plupart des numéros présentent un dossier monographique ou thématique. Impossible de donner une brève idée de ces foisonnants sommaires : poètes et artistes, tout ce que les années 70 comptent d'agités de la création chahute entre ces pages.

L'Humidité illustre cette puissance de l'imperfection dont Bory dit qu'elle est la vie même. Et rien ne fait plus appel que cette vivante vitalité, présentée avec la rigueur d'une maquette et d'une typo impeccables. C'est ça qui donne l'envie d'en être, de monter dans le prochain convoi Bory pour une sortie des raideurs éditoriales.

 

 

 

* Poésies provisoires