Rythmes pour apprivoiser la hérissonne de Doina Ioanid par Matthieu Gosztola

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06 juin
2013

Rythmes pour apprivoiser la hérissonne de Doina Ioanid par Matthieu Gosztola

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Poèmes conjuguant l’impossibilité qui tenaille l’être en profondeur de pouvoir se placer sur le versant de la vie en étreignant le soleil de la joie.

En l’être, nous dit en substance Doina Ioanid, se conjuguent plusieurs douleurs.

Douleur due à l’empirique constat, chaque jour reconduit, de la dégradation du monde : « Dans mon cœur se sont accumulées toutes les effilochures du monde et en moi ont poussé des champs entiers de tabac. Et leur bruissement seul me porte encore par les rues. ».

Douleur due à l’inconstance des êtres, douleur criante quand le sentiment qui nous lie à eux, fondé par essence pour épouser la constance, se trouve ramené aux jachères de la vie à deux, retour à l’envoyeur : « Je t’ai cherché partout. Je suis entrée dans des maisons abandonnées et j’ai franchi seuil après seuil. Je t’ai cherché comme un oiselet étourdi. Je t’ai cherché à tâtons, jusqu’à ce que les bouts de mes doigts soient émoussés et les matins visqueux. Je t’ai cherché sans me lasser et sans le savoir. Mais tu es déjà un autre homme. ».

Douleur due à l’impossibilité de s’approprier totalement son propre corps, dans le désordre imparable et implacable à quoi nous voue le quotidien : « Ma peau est en ouate de verre, ma langue est en ouate de verre, même mes yeux sont en ouate de verre. Et toucher est devenu impossible. ».

Douleur due à la folle danse de l’imaginaire, qui rend palpable l’imminence de notre mort, imminence à laquelle nous sommes tous cloués, fussions-nous confiés à une vie de cent ans : « Lorsque je m’allonge sur le lit, le corps s’enfonce lentement, à travers le matelas, en dessous du plancher, dans la terre humide, où les bestioles prospèrent. Là, je tombe sur les corps effondrés de tant de femmes, me mêlant à leur pâte épaisse. ».

Mais l’amour est lueur qui envoie, même dans un seul éclair d’un instant d’intimité profondément partagée, tout valser. Toutes ces douleurs, par quoi exister se dit en nous, et tisse sa rumeur de cours d’eau sans cesse empêché dans son déploiement. Rouvrons Rythmes pour apprivoiser la hérissonne : « Là, je tombe sur les corps effondrés de tant de femmes, me mêlant à leur pâte épaisse. C’est alors que tu arrives et que tu me souris. Ton sourire m’extrait de là et m’allonge de nouveau sur le lit. ».

Dans le chapitre XVI « De la gloire » du livre II des Essais, Montaigne écrit : « Nous sommes tous creux et vuides : ce n’est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir : il nous faut de la substance plus solide à nous reparer ». Cette substance, pour l’auteure, c’est très précisément l’amour. Qui par le biais d’une rencontre musicale advenue entre soi et l’autre (musique qui s’empare ensuite de la langue), peut être l’impossibilité advenue. Qui combat et l’inéluctable de la mort et celui du vide. Joyce s’est peut-être souvenu de Montaigne, écrivant dans Ulysses : « The void awaits surely all them that weave the wind » (le vide habitera tous ceux  qui tissent le vent).

Et Doina Ioanid marche à leur suite, dans son combat qui jamais n’embrasse l’utopie, dans son combat pour faire advenir l’amour dans les mots, même par courtes lueurs recouvertes a posteriori par le voile de la tristesse. Dans son combat pour que l’amour se niche dans le poème, oiseau blessé. Ainsi, l’impossibilité advenue qu’est l’amour, l’auteure la met en mots, usant de toutes les ressources rythmiques du langage pour que ce dernier se révèle chanson *. Tant il est vrai que pour l’auteure seule la chanson offre les rythmes pour dire l’intime de la vie – cette vie saccagée mais toujours surnageant –, et du ressenti : cette eau du dedans, lentement tournant.

 

* Mais de très discrète manière : ce qui vient briser l’identité de la chanson, qui est d’être toujours ce qui continue pour reprendre, inlassablement, c’est d’abord la brièveté des poèmes.