Simone Debout et André Breton, correspondance 1958-1966 par Tristan Hordé

Les Parutions

23 mars
2020

Simone Debout et André Breton, correspondance 1958-1966 par Tristan Hordé

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Une carte postale ancienne ouvre le livre, c’est une vue de la statue de Fourier, inaugurée en 1899 boulevard de Clichy et fondue par le gouvernement de Vichy en 1941 : il n’en reste que le socle.... Fourier est le sujet principal de cette correspondance et de l’essentiel des annexes. Pourquoi s’est faite la rencontre entre l’écrivain et la professeure de philosophie ? Simone Debout, qui vivait à Grenoble, préparait une thèse sur l’éducation sociale chez Fourier ; André Breton, qui était parti aux États-Unis en 1940, y avait découvert Fourier et, de retour en France en 1946, y avait publié son Ode à Charles Fourier (1947). Simone Debout, qui connaissait bien l’œuvre du poète, lui avait remis en 1958 une partie de son travail. Suivront une correspondance et des rencontres.

Breton ne cache pas son enthousiasme à la lecture des pages de la thèse et pense que l’ensemble achevé pourrait « provoquer, en faveur de Fourier, un vaste courant attractif », mouvement qui, à ses yeux, importe pour « l’avenir du monde ». Il propose à Simone Debout de publier un fragment important de sa thèse dans Le surréalisme, même et lui envoie un exemplaire de la revue 14 juillet. « Je l’ai lu comme on retrouve un air natal ! », écrit-elle en retour, appréciant le portrait de Fourier, un article de Claude Lefort, un témoignage de Robert Antelme,  « la violence » de Marguerite Duras.

Cependant, elle déplore « l’inflation verbale » de Dionys Mascolo et Jean Schuster dans un envoi spécial de la revue, en date du 21 septembre 1958, c’est-à-dire le jour du référendum qui fondait la Ve République ; elle qui avait été une grande résistante analyse ce que représente la venue de De Gaulle (« accident du pourrissement socialiste ») au pouvoir et insiste sur la nécessité  de lire les événements sans tout confondre : « je ne crois pas que des exigences politiques puissent être "sans date" » ; leçon pour ceux qui appellent à la résistance à De Gaulle de la même manière qu’il y avait eu le refus de Pétain. Simone Debout, consacrant l’essentiel de sa lettre — c’est la plus développée — à cette question politique (« je ne voulais pas vous donner à demi mon impression »), montre là la fermeté de son engagement dans la société. Elle constate qu’en 1958 « le socialisme ne vit plus vraiment en France » et, dans une autre lettre, elle met son espoir dans la diffusion de l’utopie fouriériste qui, pour elle comme pour Breton, « peut être chargée de puissances à venir ».

La pensée de Fourier et les travaux qu’y consacre Simone Debout sont bien au centre de cette correspondance. Quand André Breton regrette le format trop petit des caractères pour la publication du fragment de thèse, il demande en même temps un autre extrait pour le catalogue de l’exposition internationale du surréalisme de décembre 1959. Simone Debout accepte, satisfaite de la première publication : « Je souhaiterais donner faim de connaître cet étrange génie ». Elle participe en 1961 à une livraison de la Revue internationale de philosophie, éditée en Belgique, consacrée à Fourier — elle enverra en 1962 le numéro à Breton en y ajoutant des inédits. Elle est chargée, la même année, de préparer la réédition du livre majeur de Fourier, La Théorie des quatre mouvements : elle envoie le texte mis au pont aux éditions Jean-Jacques Pauvert en août et son introduction un peu plus tard — mais le tout ne sera mis sous presse qu’en 1964.

La correspondance, cependant, aborde d’autres sujets. L’engagement politique de Simone Debout et son amitié avec des membres d’Action poétique, la conduisent à demander une collaboration à André Breton pour un numéro de la jeune revue autour de la guerre d’Algérie, « ils seraient très heureux d’avoir un texte de vous » — mais il répond, justement, que le délai de remise du texte est trop court. À partir de l’intérêt pour Fourier, des liens se sont construits et Simone Debout confie à l’écrivain qu’elle admire les difficultés de sa vie : la maladie de son mari, la sienne qui nécessitera une opération, l’éducation d’un fils hors des normes — ce qui lui fait un jour écrire « je n’ai plus de réserve pour les instants possibles de vraie vie ». Elle fait aussi part des moments heureux, comme la découverte de ce moment où l’on voit, une fois tous les quatre ans au printemps, « la graine [des sapins] fuser de toutes les branches » ; André Breton retient le récit et le publie peu après dans la revue Bief. À diverses reprises, elle l’invite à venir près de Grenoble, notamment pour chercher des agates roulées, la dernière fois en mars 1966 ; André Breton, affaibli, ne répond pas, il meurt le 26 septembre.

Le volume est augmenté de textes de Simone Debout, d’abord d’un Mémoire d’André Breton à Charles Fourier, la révolution passionnelle. L’ensemble aide à comprendre ce qui a passionné André Breton à la lecture de Fourier. Simone Debout relate sa découverte de l’utopiste, grâce à Fernand Rude, historien des mouvements sociaux, « c’est aux clartés mobiles des passions — l’amour — que j’ai lu Fourrier ». Elle décrit ce « théâtre muet » qu’était le bureau d’André Breton, « voyage dans le temps, dans les profondeurs de la vie et de l’art », et suit l’évolution politique de l’écrivain jusqu’à son rejet du système soviétique et l’écriture de l’Ode à Charles Fourier. Elle analyse précisément des fragments du poème et, parallèlement, des éléments de l’utopie de Fourrier ; retenons que pour lui le péché originel existe, c’est le fait qu’un homme a rendu esclave un autre homme ; se libérer de cette sujétion ferait retrouver le vrai sens du travail, le « plaisir de se transformer en transformant le monde ».

Dans un dernier ensemble, Simone Debout rapporte quelques moments de son activité  dans la Résistance, que l’éditeur de la correspondance précise, en rappelant que « Debout » a d’abord été le pseudonyme de son mari, Ludwig Oleszkiewicz, lui aussi engagé contre l’occupation allemande. Florent Perrier donne par ailleurs pour chaque lettre les éléments contextuels à la fois nécessaires à la compréhension de ces échanges anciens et les rendant vivants ; les illustrations (nombreuses photographies, fac-similés de lettres, reproductions de couvertures d’ouvrages, de tableaux ; etc.), comme dans chaque livre des éditions, remplissent les mêmes fonctions.

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