Tout dort en paix, sauf l'amour de Claude Chambard par Tristan Hordé

Les Parutions

24 nov.
2013

Tout dort en paix, sauf l'amour de Claude Chambard par Tristan Hordé

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   On ne peut attendre que l'ensemble publié sous le titre général Un nécessaire malentendu soit achevé, pour en reprendre la lecture et apprécier la fresque ainsi formée : Chambard l'écrit deux fois, il s'agit toujours de « compléter le livre sans fin » (p. 70), ce « livre sans fin qu'est un nécessaire malentendu » (p. 101). On l'aura compris, on ne termine pas le récit d'une vie. Non un récit suivi de ce qui s'est passé, la reconstitution des jours : c'est la tâche assignée au journal ; les carnets écrits au cours de vingt années, emportés pour accompagner une retraite studieuse, sont aux yeux de l'auteur « une tentative de [s']assurer un semblant d'identité un tant soit peu constante en dehors du travail de l'écriture, une manière de justifier de [son] identité, de [son] existence, dont [il est] pour le moins peu sûr  » (p. 35). Ces carnets, tenus avec minutie, deviennent donc curieusement, par leur continuité, un espace de certitude : la notation des gestes, rencontres, lectures dessine ce qu'ont été les jours et s'impose plus que « ce que l'on croit réel », qui apparaît souvent comme « une vue de l'esprit » (p. 81)

   Le trouble devant la réalité des choses du monde, on en trouve une trace dans la construction même du livre. Des photographies sont présentes dans le texte, et celles qui sont lisibles y renvoient sans ambiguïté — une jambe de femme par exemple —, et l'on peut se demander si la qualité médiocre des reproductions n'est pas pour affirmer la difficulté, sinon l'impossibilité, de voir le réel. S'il y a cependant une réalité, elle est à reconnaître principalement dans les œuvres ; le lecteur est renvoyé à diverses reprises à un appareil de notes (45 au total) qui ne font pas que le diriger vers un volume écrit par l'auteur : la plupart du temps, il lit une référence précise concernant un écrivain, un architecte, un compositeur, une interprétation, etc. Données vérifiables qui attestent par contrecoup de la réalité de l'auteur. 

   De quoi se compose ce récit d'un "je" omniprésent ? Les personnages des volumes précédents, Grandpère, Grandmère, demeurent. C'est dire que dans des séquences brèves, rarement descriptives — exceptons le portrait inattendu d'un marin commandant de bateau grand lecteur —, le narrateur retourne sans cesse dans les lieux et les temps de l'enfance, élevé par un grand-père protecteur, détaché du monde, et une grand-mère toujours amoureuse hors de sa maison, transformée avec le recul en sorcière, on lui jette « des pierres, des bâtons, des rivets & des clous rouillés » (p. 62). Les souvenirs de l'école et de l'encre violette importent moins que celui de la maîtresse à qui l'enfant de cinq ans offre une branche d'aubépine, ou, récurrente, l'évocation rêvée d'une fille qui « apparaît au cœur du récit, dans la folie qui propulse l'eau dans la terre, le ciel dans l'eau, la langue dans l'avenir de la langue » (p. 51). Lieu récurrent lui aussi, la forêt : non celle de la promenade, mais des contes, où l'on se perd, « la forêt des ombres » (p. 60), vivante, qui enferme, absorbe ; ce n'est pas hasard si c'est le souvenir du conte qui surgit quand le narrateur s'interroge sur les moyens de trouver sa voie : il n'y a « aucun petit caillou sur le chemin de sa vie  » (p. 88).

   Les moments fondateurs de l'enfance, comme la "montée des Couardes" avec la brouette poussée, toute cette histoire « enfouie » (87), comment en recouvrer les traces ? Le chemin n'existe plus, les Couardes sont maintenant une zone de pavillons, les acteurs qui accompagnaient l'enfant ont disparu ; l'institutrice elle-même se prénommait Rose... Aujourd'hui comme hier, « la scène se vide » (p. 71), constat répété dans la dernière page du récit. Mais la scène a-t-elle été occupée d'une autre manière que très provisoirement ? Dans le présent, le narrateur observe des voisins, et il s'agit d'un couple qui n'échange aucune parole ; il regarde des dockers dans le port, et l'un d'eux meurt piqué par un serpent minute. Il y a toujours perte, sans doute, ce que conclut ce récit lyrique, « nous allons perdre [...] tout le commencement » (p. 101), mais aucun désespoir en cela puisque l'écriture peut rassembler des bribes, patiemment, sans répit : Tout dort en paix, sauf l'amour a été écrit entre 2002 et 2012.