Traité de la poussière de François Jacqmin par Christophe Stolowicki

Les Parutions

15 juin
2019

Traité de la poussière de François Jacqmin par Christophe Stolowicki

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Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, humez dynamitez, dit Héraclite. À l’amble d’un allant, en deux tercets et un enjambement botté de sept lieues fulgurent l’augure, le murmure. À la rescousse, à l’arrêt secousse, arroi de Jérusalem. En six bémols majeurs. En phase dièse. Emphase qui retombe éternellement.

 

Pou sierra à pou sierra, me recevez-vous ? Pou sierra à pou sierra, collationnez cinq sur cinq.

 

D’austérité athée, un scapulaire flotte dans le big bang. Dans l’ossuaire d’avant le Verbe. Brûlant, glacial, posthume dont le carbone est diamant, le concept taillé à facettes par la face nord. Poèmes d’une magnificence ontologique inégalée, non transcendentale, subtile, suborbitale, intime à la (dé)nomination. Fraternelle prière pour les agonisants d’un qui se sait condamné. « L’être / ne peut se prévaloir / de l’absolu // sans déchoir. / Toute hiérarchie / amoindrit. » L’impesé, l’impensé erre à mi-voix. Une sagesse, un ça en geste abolit toute chanson, sinon de l’être – à même soi et desquamé.

 

À l’aune de ces sizains Sein und Zeit, Être et temps raisonne dérisoirement, résonne outrageusement comme un chant nazi – non le grégorien « L’approche de l’être s’effectue / aussi / à travers le chant // qui se poursuit / dans le silence que chante / l’être. »

 

« Ce qui est / renvoie à l’humilité / de  ce qui est. // Le proclamer ne dépasse / pas / le cri des mouettes », leur stridence funèbre.

 

« L’alouette est trempée d’altitude. / Le jour / pur et inéluctable se lève. // Ni le regard ni la pensée / ne pénètrent / les intentions de tant de limpidités. » L’immanence plus religieuse que les religions, répondant à, répondant de l’ultime question de Leibnitz, pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien. La poésie  garant de l’être rien.

 

Les apories retournées comme un gant de fumée. Les oxymores se chevauchant, les paradoxes tenus en lisière. Les tautologies fertiles, tératologie qu’un sizain résout.

 

« La lumière nous abandonne / au beau milieu /de ce que nous voyons. […] /// Il faut un regard / d’acier / pour contenir l’image.// C’est grâce / à cette même fermeté / qu’on résiste au désespoir. » Un savoir mourir excède l’art de vivre. Par une gnose l’agnosticisme pris en tenaille.

 

De « la rouge énigme / du coquelicot […] // […] / un spectre / dans un cloaque de feu » au « bouquet / de flammes grises / entremêlé de l’idée qu’on se fait des choses », d’impénétrables métaphores « lave[nt] l’air sans l’érailler », élèvent le chant du pur concept au rang d’art premier et pénultième, dérobent la foudre « en d’innombrables myrtilles d’éclats / cristallins » ; un faste hivernal fait sonner ses grelots – jusqu’à l’aveu que l’on sent poindre de loin que l’auteur appartient à l’espèce de « ceux qui meurent / de ne pas vivre ».

 

Le génie de Pascal éclipsant l’humanité de Montaigne.

 

Entre ne rien vivre et vivre rien, l’inconnaissance ultime.

 

« Il est difficile pour l’âme de n’être pas / un genre littéraire. / Elle doit se contraindre à l’absence // d’expression / pour se reconnaître. Son vide / est exquis lorsqu’il n’est pas sophisme. » Rejet, rejet double, enjambement, redoublé, seule la poésie peut cela. Prolifique concise dans « son opulence », dans « sa solitude », dans son « nivellement inexorable », dans sa profération muette, exsangue. L’appel du coucou à l’œuvre dans le chant de merle. « La fanfare / des oiseaux ne dissipe pas l’ombre de l’ouïe » dans le désert d’augures.  

 

« Reboiser le feu », morne plaine.

 

Quand « Tout redevient informulable comme une forêt // de platanes en automne », que « La destruction / des villes et des campagnes n’atteint pas / en horreur // la violence qui règne autour d’une porcelaine », que « Nous dérogeons // à tout » – un sermon sur la montagne du non-être, « délation par l’inexprimable », trahit (fausse, révèle, bain argentique) le désir des désirs, l’inanité naine, le négatif comme essence du tout est rien, de tout terrien incréé.

 

Au « crépuscule des adjectifs », la poésie. De fulguration sourde rebiquant en aporie. À  rétraction ventrale, en escalier deux tercets égrènent sizain après sizain leurs formes récurrentes. La versification consubstantielle au sens (aplatissez ces vers, vous aurez des aphorismes déserts). Sans guère autre ponctuation que le point, la virgule, et le blanc, tout ce blanc – un rappel, dévalant les parois de l’être en montagne par temps d’orage, des deux points en cascade non explicatifs de Dominique Rouche dans Hiulques copules (1973). Leur expansion ici rétractée.

 

François Jacqmin (1929 – 1992). Piété de l’éditeur qui aux Archives et Musée de la littérature de Bruxelles a opéré des choix décisifs.