Un film à jamais de Frank Smith par Christophe Stolowicki

Les Parutions

11 juil.
2019

Un film à jamais de Frank Smith par Christophe Stolowicki

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

L’objet est un bel objet-livre, rectangulaire comme on est carré, de graphisme implacable. La photographie de couverture enfonce son coin de désert mi-parti de gris, son lointain d’un homme seul dont la figure s’amenuise, dans le blanc de blanc. Court un dialogue tout du long, l’une et l’autre voix en capitales. Peu de photographies mais percutantes, cadrées d’une bande noire de pellicule, développant du désert tant l’image que le concept. Sur quelques pages au cœur du livre, le texte s’inscrit blanc sur noir.  

 

Un film à jamais est simultanément, du même auteur, un film à deux voix, projeté au centre Pompidou (première le 1erfévrier 2019) et ce livre qui en reprend quelques images et où les deux voix dialoguent (très peu). Du vidéaste le poète conserve la pulsion, pour une poésie efficace.

 

« Un film […] / – Où il y aurait le geste ou bien la parole ». Qui refuse la redondance des moyens audiovisuels. Qui ne rende pas la vie mais la décompose. Un film mal élevé, éthologue de son spectateur. Un film à jamais abolissant toute manière. Un film de matière pure abolissant tout matérialisme.

 

Tout en capitales, non de la douleur mais du noir & blanc. Qu’heureusement ponctuent quelques photogrammes. Le dialogue ne lâche pas la rampe philosophique majuscule (« – Au lieu de tailler un présent fictif ou réel, on se rattache constamment à l’avant ou à l’après, réunis dans un devenir. »)

 

Sur leurs tréteaux d’ontologues les deux compères se renvoient la balle au bond de demi-volée, qui n’est pas le saut du tigre (« – On l’enregistre plus qu’on ne la voit réagir, la réalité. / – Mais on y voit tout ce que l’on peut voir, n’est-ce pas ? / – Oui, débordé de toutes parts. »)

 

Dialogue : sur le modèle socratique où l’auteur fait les questions et les réponses – rééquilibré, les deux voix interchangeables. Mais quelles voix ! Aussi pauvres de philosophie que de poésie – grasseyant la connaissance par ouï-dire. On dirait que tout ce que l’usage des cafés philosophiques et la pratique du slam ont pu amasser se déverse là, ponctué de points d’interrogation en pure perte et de suspension sur le vide, abyssal. Récurrents « N’est-ce-pas ? », « Oui », « En quelque sorte » (« – Que s’est-il passé ? / – La phrase ne le dit pas. Personne. / – Loin des voix et des déserts qui s’offrent aux phrases… / – Toutes rebroussées, les phrases, dans le creux de leur énonciation [on ne lui fait pas dire]. / – Dans des intonations disséminées. /– Et dans des corps pluriels, collectifs. / – Ce qui est ici rapporté est toujours un dérapage… / – En quelque sorte, oui. ») remplacent l’optatif de politesse hellène. C’est la culture qui paraît ici rapportée.

 

La caméra au poing avatar contemporain de la littérature à l’estomac que dénonçait Gracq ? Frank Smith (associé il est vrai à Jean-Philippe Cazier pour l’occasion et non à son double fictif) était plus inspiré dans Vingt-quatre états du corps par seconde publié l’an dernier.