Mon cher Philippe par Stéphanie Eligert

Les Incitations

04 déc.
2005

Mon cher Philippe par Stéphanie Eligert

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Puis-je ... te dire qu'entre mille aspects, ce "moment" de ton journal me semble efflorer deux sortes de manifestes, ou trois ?

1. je ne peux m'empêcher de lire, dans son premier paragraphe, quelque chosecomme une "déclaration de sensibilité" : je veux dire qu'ériger ainsi,comme tu le fais, Pluie, vapeur, vitesse de Turner à la hauteur du petit film des Lumière,cela me semble "produire" le cerne officiel d'une certaine écriture sensible : grâce à cela, et d'un même élan doux, tu emmènes avec toi les plus fins corps de la littérature, ceux qui sententfollement le peu du perceptible (les féminins ?) : cela va, il me semble, de la prose de Dante à certains passages "mineurs" de Racine (les non-déclamés),de Verlaine, Proust à Henry James (lequel aurait été bouleversé de lire cela,j'en suis certaine), à Barthes encore, naturellement ; et j'oublie des textes, des noms qui tous pourraient se rassembler sous cela.

2. "rassembler" : autre mot régulièrement grossier dans la langue politique,mais le dernier paragraphe de ton texte (celui qui suit l'admirableextrait de cette correspondance de Hopkins où - ai-je rêvé ?- de la racine des fleurs monteune touffeur sonore sur la pulpe des lèvres ? j'étais presque terrassée de bonheur en lisant une telle chose ...) mais, oui, ce dernier paragraphe, trouverais-tuabusif que je le dise "une perfection politique" ? et je n'entends pas cela sur le plan maussade de l'analyse (une analyse que tu files pourtant, et avec quelle justesse diamantine), non, je l'entends vraiment en son sens "mythique", immédiatement efficace :celui où l'acte de lire desserre aussitôt les mailles étouffées des choses humaines ...je me souviens qu'à la réponse à mon mot ému, tu me disais que ton texte ne saurait fairequoi que ce soit pour l'humanité - oui tu as raison, mais horizontalement : pour le reste (l'immanence oblique et vaporeuse), ce passage féconde ;le lisant, j'ai eu le sentiment immédiat de toucher à une hybridation folle, jamais tentée entre La part maudite de Bataille et L'Astrée d'Urfé ... En cela, et parce que ce passage consent à la poussée, sous lui, du volcan, il est merveilleusement politique(t'en a-t-on parlé ?).

3. c'est tout à cause de cela que je me demande s'il ne s'y trouve pasencore une troisième forme palpable de manifeste, assez "mythique" elle aussiet que Barthes pourrait appeler inframanifeste : ce fait qu'on sente s'y jouer la pellicule même de tout acte textuellement politique : sa manière de s'apposer charnellement au monde. Il me semble qu'il n'estpas aujourd'hui de plus sombre obstacle à un "consentir au volcan" que la langue,la langue morte que tu sais aussi bien que moi. Mais là, lisant ce si beaudernier paragraphe, emportée par cette sorte de vitesse duveteuse qu'il a,et son calme, on se sent être torsadée, doucement, par l'affirmation politique.
Puis généralement, cher Philippe, il n'est pas un "copeau" de ce texte dont je n'aime à la fois la langue et l'affinité ressentiepour ses motifs : le sentiment de verrerie précieuse que dégage ton écriture, cette sorte de volume si gracieusement cristallin où l'on entre, visage émerveillé commedans une maison de poupées (j'espère que tu ne trouveras pas cette imagetrop bête, mais j'ai un amour fou pour les maisons de poupées : au Rijksmuseumd'Amsterdam, il est une salle réservée aux maisons qu'avaient les petitesprincesses, tu ne peux imaginer cela !), Turner, les fleurs et leurs racines, lasous-jacence volcanique du mai 68 de Garrel dans "Les Amants réguliers" et n'est-ce pas voltiger ? n'est-cepas voltiger ? n'est-ce pas voltiger ?

...

moi aussi, t'embrasse tout affectueusement