2017 de Julien Blaine par François Huglo

Les Parutions

11 avril
2018

2017 de Julien Blaine par François Huglo

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Poésie illimitée comme on dit grève illimitée dans l’espace et dans le temps. Dès qu’on ouvre un livre de Julien Blaine, on plonge dans cette diversité mouvante où s’échangent nature et culture, minéral et organique, préhistoire et modernité. Ce qui n’empêche pas cette poésie d’être millésimée : 2017, l’ « année impaire troisième », succède à 2013 et 2015. Certainement pas comme les médias récapitulent en fin de chaque année les « événements marquants », ceux qui inscrivent la mémoire commune dans l’histoire et l’inverse. Enfin, dans l’histoire que racontent les médias. Des « événements », datés, racontés, on en trouve dans l’album 2017, en particulier celui qui a compromis sa gestation et sa naissance : le 1er octobre 2016, entre le Centre Pompidou et « mon vieux moulin à huile de Ventabren », l’ordinateur a disparu de la valise, et avec lui « 10 ans de ma vie et 50 ans de mémoire » : traduction de 110 quatrains de la Robbayat d’Omar Kayam, le « po¨m Fable de Mickey » à transmettre à Jean-Pierre Bobillot, des pages pour Giuseppe Morra, Olivier Penot-Lacassagne, Nadine Agostini, Rockin Yaset, le dossier pour un colloque Garnier, un texte pour une lecture à Apt, des dossiers administratifs, sociaux, médicaux, comptables…

 

Un grand trou de mémoire, celle-ci grouillante comme une gare de triage aux multiples destinations. Mais les événements notés se juxtaposent plus qu’ils ne se succèdent, et se relativisent l’un l’autre : le 3 octobre, Fuocoammare à l’Alhambra de Marseille, « et j’ai trouvé bien petit mon problème, ce qui ne m’a pas aidé dans ma réflexion : faire ce que j’ai à faire, alors que la Méditerranée se remplit de cadavres ? ». Le 4 octobre, bombardements sur les hôpitaux d’Alep. « Mon problème devient minuscule ». Le 5, « je suis allé voir Les Pépites, un documentaire sur les enfants cambodgiens qui se nourrissent dans la décharge d’ordures de Pnom Pehn ». Les amis viennent au secours de Julien, l’aident à récupérer des textes expédiés ici et là, lui-même reconstitue, rebâtit, tâtonne et « parle dans le noir » ce qu’il avait « écrit à la lumière ». Il n’écrit pas l’histoire, ne déroule pas une succession d’événements, mais tisse, répare, assemble. Il n’est qu’ « un fabricant intempestif de coïncidences. /(et encore ! Elles n’ont peut-être pas besoin de moi.)/ Je ne suis qu’un apprenti / sans maître Il faudra recenser les accents de ces alphabets distribués tout autour des mers / et dans nos terres / et sur le ciel ».

 

Réparer n’est pas restaurer ! « Écrire c’est relever », au sens de « remettre debout ce qui était tombé, / Reconstruire ce qui était en ruine, / (…) / Redresser ce qui était incliné, / (…) /Rétablir ce qui avait failli, / (…) / Rendre digne ce qui était méprisé, / Remplacer ce qui était parti, / Remarquer ce qui était l’erreur, / (…) / Donner du goût à ce qui était fade, / Guérir ce qui était malade, / (…) / Déterminer la position d’un objet, d’un sujet ».

 

Parler dans le noir ce qui était écrit à la lumière, c’est retrouver et parcourir en sens inverse le trajet « de l’aurignacien à l’azilien », où « le galet représente la sortie de la caverne, l’issue de la caverne. / Nous sommes dans le noir au creux de la grotte profonde / et nous regardons vers la lumière, là est l’ovale naturel de la lumière lapidaire ». Pas très platonicien, tout ça. Pas très Disney non plus. Sous le titre « Roman-photo pour Lili / de Rome à Nabel » et sous la photo d’une affiche maculée d’impacts blancs, on peut lire : « Pas une de ces mièvreries comme ma pauvre Blanche Neige arrosée du sperme des 7 nains, hui planqués parmi les gouvernants français de Sarkozy et d’Hollande (les 5 sont encore à deviner !) Pour vous aider : » (suit une liste de « rayés de l’Histoire »). Pas très catho, pas très coco. Sous la photo d’un poing et des mots « grève générale » inscrits en rouge au pochoir sur un mur, la légende n’est pas dorée : « Alors à cette solidarité qui peut encore y croire, elle est à louer en monnaie de singe. Il n’y a plus que quelques communistes désuets pour croire encore au Père Noël ! Mais Lili et ses amis rêvent encore… Et nous devrions entrer dans leur rêve ! ».

 

Rêve lucide, actif, colérique, face aux « milices des frontières européennes uniformisées » car « en Europe les migrants sont suspects puis hors-la-loi enfin coupables, coupables de leur misère, de leur survie, coupables en occident car victimes en orient et en Afrique… ». Rêve d’ « auteur espiègle » dialoguant avec un « lecteur effronté » au « carrefour aéro-digestif », où « le trou du cul est plus pertinent » et plus savant que celui de la tête car « il pète à bon escient et retient sa merde », alors que la bouche « croit qu’elle ne fait que du vent / et en fait, ce qu’elle dit, c’est de la merde ». Le vérifient « les orifices des politiques ». Ceux, surtout, qui déguisent les nomades en épouvantails pour sédentaires. Nomades, les années impaires de Blaine font suite à ses Carnets de voyage. Il traduit le Z marquant en France les routes sinueuses en N qui les signale au Cambodge, et ouvre ainsi « un libre accès / à des nouvelles mythologies contemporaines / Zoé = Noé / Zoo = Noo / (…) / Zizanie = Ninazie / Zébu = Nébu / Zanzibar = Naznibar ». Les traductions du pictogramme en lettre, de la lettre en une autre, exercent l’agilité d’un esprit d’enfance à rebours des engourdissantes infantilisations qu’ « on nous inflige », comme dit la chanson. Sérieux identitaire, humour nomade ? Agilité d’enfance encore (en corps) pour un cours illustré de baraque, ou carriole, ou luge à roulettes, ancêtre des skates dans les années 50. Humour d’enfance, sous une photo d’accouplement : « les sauterelles / se sautent entre elles ».

 

On ne rit plus, on ne joue plus : photo d’une main sur la rampe de la prison du régime des Khmers rouges. « La sueur des visiteurs a-t-elle fini par effacer la sueur des tortionnaires et de leurs victimes ? ». Page suivante, sous le dessin d’un grillon, le titre « Réparation pour la Révolution ». Légende : « On leur tirait 4 poches de sang / (…) / On nomme ça le sang de réparation pour la Révolution. // Puis on les retourne et on les laisse mourir dans un coin de leur cellule… / leur respiration tandis qu’ils expiraient faisait un bruit de grillon ». En note : « Le tortionnaire témoin n’ose pas dire : "un chant de grillon" ».

 

D’addenda en Post-Post Scriptum se prolongent et se mêlent, sur leurs portraits, en celles d’un héros du XXIe siècle, Professeur Armand Rousseau-Kader, les aventures d’Ulysses, Sharazade, Renart, Virgile (celui de Dante), Gargantua, Don Quichotte, Gulliver, Faust, Frankenstein, Quasimodo, Captain Achab, Alice, Captain Nemo, Tarzan, le Petit Prince . De Post-Post scriptum en Post-Post- Post scriptum, voici Zorro, Robinson Crusoë, et le héros que le lecteur est invité à ajouter !

 

De Bimot en Monomot et en Triptyque, la fabrication intempestive de coïncidences continue. Un hommage à Cage assemble des symptomes de baisse d’acuité auditive au concert très privé produit par un brossage des dents et un rasage des joues quand des boules Quies bouchent les oreilles. La ressemblance d’un cake trop brûlé, sur une affiche dans la galerie du métro Charonne, avec un étron, provoque l’assemblage d’un slogan : « Bonne-Maman : de la merde en boîte ! », et du rappel des violences policières du 8 février 1962 à la station Charonne. De poème offert à André Robèr pour la 3ème biennale internationale de poésie visuelle d’Ille sur Têt en ilahi (installation humaine anonyme laissée là par inadvertance), de gendarmerie en tribunal de Macon, histoire de vérifier que « la loi n’a rien à voir avec la justice et encore / moins avec la vérité », Julien Blaine a parcouru les ¾ de siècle. Il rencontre au Liban des « chrétiens qui se prennent pour des monothéistes alors qu’ils sont / profondément animistes. / Par exemple : les adorateurs maronites du cèdre sacré », et des « musulmans qui se vivent monothéistes alors qu’ils sont / absolument animistes / Par exemple : au Soudan ces soufis en transe », tandis que le roi Mohammed VI du Maroc rencontre le roi du Bahreïn, le président de la République française Emmanuel Macron et son épouse, le président de la République islamique d’Afghanistan et des « hauts représentants de plusieurs pays du Golfe » (Ready written, tiré de Libération). Autant, « ô lecteur », de « prétextes à ton texte… ». A suivre !