Couteau tranchant pour un cœur tendre de Maria Rybakova par Christophe Stolowicki

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08 janv.
2020

Couteau tranchant pour un cœur tendre de Maria Rybakova par Christophe Stolowicki

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Tolstoï, Dostoïevski, Mishima jaillissent de leur traduction (doublée pour Mishima d’un maillage anglais). « Les mots me portent, et la forêt de la vie des autres se dresse des deux côtés » – de ce qu’on ne sait pas encore être un fleuve fantastique, écrit dans un bref préambule Maria Rybakova révélant son moteur romanesque, le moteur du cinéaste qui intime silence à tout ce qui n’est pas séquence, la poétique de son roman – et l’immensité de la tâche imposée à ses traducteurs, plus liquide, plus solide que ce qui découle de Tolstoï, Dostoïevski, Mishima, et dont Galia Ackeman s’acquitte du mieux que possible.

 

Le personnage principal est ce fleuve incarné – fluvial par brèves intermittences. Tout ce qui filtre ici d’eaux mêlées mêlant au russe en fond océan les nombreuses langues d’une auteure cosmopolite, grande voyageuse (elle  a enseigné en Chine, en Thaïlande et aux Etats-Unis avant de se fixer à San Diego, près de la frontière mexicaine, appartenant à cette génération russe qui, à la faveur de la perestroïka, a vu s’ouvrir dans la dernière décennie du millénaire les portes de la prison soviétique), tient en quelques pages d’un fantastique modeste, minimal. À l’exception de ces sporadiques montées des eaux montées en langue, tout le roman, à brefs chapitres qui rappellent le tempo de Kundera, battant et rebattant comme cartes les personnages et alternant leur vécu, leur regard, est d’un méticuleux, irréprochable réalisme socialiste. Rybakova n’a pas eu à lutter dos au mur contre un régime totalitaire comme Boulgakov ou Pasternak, l’imaginaire et le réel se déploient dans un plain-pied narratif, le réel si détaillé que quand le fantastique affleure, déborde et se retire, c’est comme si l’écrivain s’aidait d’une langue étrangère le temps d’une respiration. « Le soir, la ville était si faiblement éclairée que les étoiles semblaient plus utiles que les lampadaires. » « Elle plonge ses yeux solitaires dans le ciel derrière la fenêtre, et le ciel réplique d’un écho teinté tantôt d’un rouge maladif, tantôt d’un bleu anxieux. » « En confrontant la réalité à l’imaginaire, pourrait-il abandonner sans regret les tropiques de ses rêves ? »

 

Peu importe où déporte la trame romanesque. Une fille de gardienne de nuit d’hôtel pis que moyen, dans une petite ville de Crimée en bord de mer, épouse un beau latin au visage grêlé qui l’emmène en son lointain pays d’Amérique du sud. Comme il se refroidit elle le trompe,  d’un retour de jalousie il enfonce dans son cœur tendre un couteau mortel. Son fils, jeune prostitué à l’un et l’autre sexe, prendra l’avion pour son pays natal, en quête vaine de son père. La dérive, la dérobade du réel, plus onirique que les rêves narrés, nous empreint comme un poème. Du fils du fleuve, flotte « quelque chose d’instable dans [le] visage : à son approche le miroir se couvre de buée, et sur la photo de classe, son image est floue. » « La nuit, des mots d’une autre langue rôdent dans sa tête, mais le matin, il n’en reste qu’un écho. » 

 

En regard, à mots simples, un prosaïsme clinique. Dans l’autocar, Tikhon « consulte de temps en temps sa montre. Il n’est pas du tout pressé : simplement consulter l’heure est presque aussi intéressant que de regarder des peupliers et des voitures. » En crise anorexique, « La pensée de la nourriture persécute Marina, affamée comme un frelon. » La description d’un feu d’artifice articule au plus juste dans leurs linéaments l’ouïe, le souffle et la vision : « Marina retenait son souffle chaque fois qu’un projectile invisible s’ouvrait pour devenir lumière. Et Orteg regardait la trace d’un gris cendré que l’explosion ouvrait dans le ciel et la fine nervure qu’il restait du son. »

 

Pour Rybakova « “a” est comme une étreinte, “i” comme un sourire ». Je regrette de ne pas parler russe.