Discernement de Guillaume Contré par François Huglo

Les Parutions

23 nov.
2018

Discernement de Guillaume Contré par François Huglo

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            Traverser la rue, entrer dans un café, en sortir, croiser des regards, des bruits : klaxons, grognements, cris, chants et paroles en des langues non identifiées, que fait d’autre le personnage central ? Frédéric traverse une foule de détails, qui lui posent (ou non) une foule de questions. De deux choses l’une (plutôt que : et en même temps). Le détail lui importe ou non. Cela peut se traduire par : il pense ou il ne pense pas. Et penser revient à comparer, poser des alternatives : le récit installe un système à base 2, toute pensée éveille la pensée contraire. On est captivé moins par ce qui est raconté, par la manière de raconter, que par cette logique elle-même, un peu comme à l’audition d’une œuvre musicale, dont la structure (où la répétition joue un rôle discret, mais non négligeable) n’est perceptible que déployée dans la durée. Ou comme par l’intrigue d’un roman policier. Si les pensées d’Alexandre ne peuvent être qualifiées de spéculatives (elles surfent sur les apparences, jouent à saute mouton sur les phénomènes, ou rebondissent sur elles-mêmes, il arrive aussi qu’elles se croisent), le plaisir de lire s’apparente à une spéculation, à laquelle l’humour ne serait pas étranger.

 

            Perception et pensée s’engendrent l’une l’autre : « Pour Frédéric penser et percevoir étaient des activités tellement liées que l’absence de l’une empêchait d’avance la possibilité de l’autre. C’est parce que je pense que le monde s’offre à moi comme un objet à percevoir, pensa-t-il ». On dirait du Merleau-Ponty. Mais le titre évoque plutôt Loyola. Le discernement « nous guide ». Il « nous mène à bon port, même quand souffle une tempête. C’est comme traverser la mer ». Le mot lui-même est savoureux. Frédéric le répète « pour le sentir comme un chatouillis sur la langue. Une surface rugueuse sur une surface rugueuse. (…) Comme le meilleur des vins. Nuances. (…) Les infinies nuances de l’indifférencié. ». Mais le discernement différencie, ne cesse de comparer. Frédéric considère la place qu’il occupe dans le temps et dans l’espace en comparaison de celles qu’occupent une fourmi, un immeuble. Écraser dix fourmis est plus facile qu’écraser un demi-pigeon. L’excès de largeur d’un pantalon est comparé à son défaut de longueur, les motifs fleuris d’une robe en vitrine à ceux des cravates du magasin voisin, l’effort exercé par un sportif à l’effort nécessaire au choix d’une cravate, la réalité de la fleur à celle de son imitation sur le tissu, le regard du serveur à celui d’une statue, la statue sans vie au « bar de toute une vie » de l’oncle Alexandre, la quantité de café restant dans la tasse à celle qui a inondé la soutasse. Un regard canin est « plus moqueur que vitreux et plus provocateur que moqueur ». Quel rapport entre le regard invasif et le regard innocent ? L’un écrase et emprisonne. Entre ce que disent les mains et ce que dit la voix ? Est-il préférable que les liens entre les personnages se mêlent ou se rompent ? Ces liens ne sont-ils pas comparables à la question qui s’entortille ? Les coïncidences relèvent-elles du hasard ? Si non, comment leur répondre ? Un chat montre tour à tour « un regard plus idiot que félin, mais moins coincé qu’éveillé », et « un regard plus félin qu’humain et moins vitreux qu’insidieux ». Quant au serveur, son regard est « plus stupide que concentré et plus tangentiel qu’accablé ». Un rêve peut être « plus long que large et moins fluctuant qu’agité, quoique sautillant par moments ».

 

            Le discernement, celui du sujet du libre arbitre toujours à la croisée des chemins entre lesquels il doit choisir, suppose la visibilité. Frédéric « ne croyait pas à l’invisibilité. Le monde visible était tout pour lui, autrement dit toute chose qu’il ne voyait pas n’existait pas. Là, naturellement, il pêchait par simplification, mais il n’en avait cure ». Il s’agit pour lui « de faire la bonne mise au point, c'est-à-dire de ne pas se laisser porter par des illusions. L’illusion de voir ce qu’on voudrait voir quand, rigoureusement parlant, on voit autre chose ». Or, Frédéric est « myope et sans lunettes ». Il voit donc un minimum, qui est le maximum qu’il peut voir. Et quand le minimum atteint son maximum, c’est la cécité. Place aux sons ? Mais ceux des klaxons l’assourdissent.

 

            Restent quelques pensées, même si Frédéric ne se prend jamais pour Pascal. « La pensée se cuisine » en une sorte de four où, cuite trop longtemps, elle ramollit. À propos du croissant qui semblait sourire mais n’est plus en bouche que de l’air sans saveur : « Ce croissant était une arnaque ». Mais le mot « mort » pouvant devenir vide (il n’est prononcé que par des vivants), « dire "je suis mort"était une arnaque » aussi. Et si elle n’est qu’une succession de déceptions, de mirages, l’évaporation du sourire d’un croissant, « la vie est un navet ». Entre une absence de paix intérieure et un peu de paix extérieure, comment poser un « acte de volonté » quand on se sent « dépourvu de volonté » ? La pensée de Frédéric est pratique, elle s’oriente vers un « que faire ? », mais celui-ci prend la forme d’un paradoxe : « Il ne pouvait rien faire, si ce n’est attendre » et « faire confiance à la chance même s’il ne croyait ni à la chance ni à l’idée de faire confiance ». Sa traversée tourne en rond, sa trajectoire est une boucle. Le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre que Guillaume Contré n’est pas seulement écrivain, critique (notes sur la littérature latino-américaine dans Le matricule des anges), traducteur (César Aira, Pablo Kachadjan), mais aussi musicien. Et bien dans les cordes des éditions Louise Bottu. Or, « sans la musique » de Frédéric à Nietzsche, il n’a qu’un pas, « la vie serait une erreur ».