Douanes de Francis Carpentier par François Huglo

Les Parutions

27 juil.
2018

Douanes de Francis Carpentier par François Huglo

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            Qui racontera les aventures de Francis Carpentier ? Le récit en vers de Flanjou, qui fut son pseudonyme, ne suffirait pas. On le verra, plus récemment, interlocuteur de Ch’Vavar et de ses « camarades » du « Cercle du Caret », animateur sur une radio angevine de l’émission « Poètes, vos papiers », lui-même poète encouragé par Christian-Edziré Déquesnes, conférencier accompagné d’un harmoniciste et s’accompagnant à la guitare pour raconter (et un peu chanter) l’histoire du blues, et même (tout) petit éditeur, ayant compris que la meilleure réponse à ceux qui refusent de le publier pourrait bien être de diffuser les autres.

 

            « Poèmes d’action », lit-on sur un bandeau rouge barrant la couverture de La chanson de Passavant de François Sureau, avec qui Carpentier ne manque pas d’atomes crochus. Mais Sureau défend le droit d’asile, alors que les douaniers de Francis ne s’occupent que de la circulation des marchandises. Et leurs aventures s’apparentent plus souvent à celles des pieds nickelés qu’à celles de Patrocle Passavant des Baleines ou, à propos de baleines, des héros de Melville qui, à la différence du peintre Henri Rousseau, fut douanier. Mais ils ont leur fierté, voire même la conscience de partager quelques pages d’épopée. Defays a beau être appelé « Deux fesses » par ses collègues, sa colère prend les accents hugoliens d’un quatrain en alexandrins qu’il lance au « quasi ministre en visite » qui se moquait à la fois des douaniers et des Alsaciens :

 

« À Strasbourg, les douaniers résistaient dent à dent,
Et ils disaient crénom ! Et ils disaient macache !
En vèlche comme en schpountz, à travers leurs moustaches
Tandis qu’il n’y avait plus de gouvernement ! ».

 

            Mais ce cas d’éloquence est unique : l’octosyllabe et, trois fois, l’heptasyllabe, sont modestement préférés à l’alexandrin dans ces sonnets ou « faux sonnets », sonnets de contrebande, dont deux ont les tercets par-dessus les quatrains. Un autre personnage, Caïman, est ainsi appelé « Parce qu’il n’avait plus en bouche / Que deux ou trois chicots branlants ». Avec son compère La Chaloupe, il écume « les bistrots louches », et sur deux ou trois cartons d’américaines n’en saisit qu’un. « Pour le second fifty- fifty ». Monsieur Caton, chef de secteur « respecté du commerce », perd lui-même « bien de sa rigueur » devant un fût en perce. Kiki, « natif de Rosendaël », garde son accent à Tamanrasset : il « dit wagon et pas houa-gon ! ». Trouvant en l’un d’eux, venu de Belgique, des cartons marqués « Endijvie », il se méfie : « Les Belges n’ont que des chicons ! ». Citons encore Jef, Milou, Coco, Tonton l’ancien :

 

« Se met garde-à-vous quand il a
Paris au bout du téléphone,
Puis fait la leçon aux béjaunes
Qui ne paient pas le syndicat ».

 

            La Chaloupe ouvre le feu contre un chat « Un matin qu’il était pompette ». Mais plutôt qu’au chat et à la souris, on pense aux gendarmes et aux voleurs, interchangeables :

 

« Les gabelous chassent des hommes
Dont ils partagent les talents
Mais qui jouent dans un autre camp ».

 

            Ils croisent « Des filles quittant les navires / Heureuses d’en avoir fini ». En Guyane, « Là où des filles de douze ans / Sont offertes aux convoitises / À quinze ans sont femmes exquises / À vingt dévorent leurs amants ».

 

            Bon prince, Coco refuse de livrer à la police « un clandestin de Casamance » non solvable, qui « s’est fait pincer chargé de riz », car il faudrait le remettre sur le bateau et l’équipage le jetterait par-dessus bord. Mais comment « recoller tous les fragments » du « riz brisé qu’on importe » et qu’on vend pour du riz long ? Et comment faire parler la centaine de perroquets laissés par un trafiquant en fuite ?

 

Qu’ils s’affairent aux frontières « Où sont les cartels colombiens », ou « Devant Schengen et Maastricht, dans / Le nombril même de l’Europe », les douaniers se sentent parfois les figurants que « La belle élite parisienne » veut voir « sur des voies goudronnées / (…) / Sous le regard des électeurs », alors que « les gros poissons » se faufilent « Hors des voies de circulation / Où grouille le menu fretin »

La consigne est élastique :
« Souples pour l’exportation
Mais pour les fraudeurs, sévères
Sans nous montrer tatillons… ».

 

Tragédie meurtrière (car là, ce n’est pas du spectacle !) de la circulation des hommes. Comédie de celle des marchandises :


« Eh, vous, les coureurs de frontières,
Pacotilleuses, faux sauniers,
Trabendistes, contrebandiers,
Smogleurs et mules besacières,

Vous tous, truqueurs, fourreurs, fardeurs,
Pipeurs, maquilleurs de valises,
Passeurs de drogue et de devises,
Mouilleurs, frelatiers, bootleggers,

Vous aussi, rois de carambouille,
Barateurs et chargeurs de drouille,
Naufrageurs des flux financiers,

Dansez sur l’e-custom en fête
Et sautez par-dessus l’aubette,
Il n’y a plus de brigadier ».