Ezra Pound en enfer de Pierre Rival par Christian Désagulier

Les Parutions

03 avril
2019

Ezra Pound en enfer de Pierre Rival par Christian Désagulier

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Quelle est la raison d’être de cet ouvrage qui vient s’ajouter à d’autres très nombreux traitant du même sujet ? Réponse :  l’antisémitisme viscéral d’Ezra Pound tel que les Cantos en disséminent les indices et les preuves s’il en fallait en apportent les émissions délirantes anti-américaines qu’il anima à la radio romaine pendant la Seconde Guerre Mondiale, une haine qu’il continua de manifester à l’hôpital psychiatrique où il fut 12 ans interné en punition de Haute Trahison jusqu’à son retour en Italie, une sanction de complaisance, puisque des traîtres de même sorte s’étaient vus passer la corde au cou et puis plus rien. D’une certaine manière, cette peine réduisit Ezra Pound au silence, relatif pendant son internement doré, puis effectif retour à la Cité des Doges ensuite, car il ne prononça plus dès lors que des paroles étranglées par une corde symbolique et bien devin serait celui qui saurait si elles le furent de culpabilité ou de supériorité de celui qui sait.

 

Sa déviance raciste, car à l’antisémitisme il ajoutait sa détestation des afro-américains corrupteurs de la communauté originaire WASP, White Anglo-Saxon Protestant, est maintenant bien connue des lecteur-e-s anglo-américain-e-s. Il y eut la biographie d’Humphrey Carpenter publiée en 1988 et traduite par Jean-Paul Mourlon en 1992 pour le public francophone laquelle succédait à la transcription des interventions d’Ezra Pound par le FBI publiées en 1978 dont l’ouvrage de Pierre Rival donne quelques extraits édifiants traduits en français et accessibles intégralement en ligne ici https://archive.org/details/EzraPoundSpeaking-RadioSpeechesOfWorldWarIi et l’audio en voix originale là https://www.youtube.com/watch?v=dJ8H_kLsS9U lesquelles étaient préalablement enregistrées sur disque pour validation fasciste avant d’être diffusées par Radio Roma.

 

L'éditeur souligne à juste titre que ce livre est le premier d'ordre biographique écrit en langue française à révéler dans le détail aux lecteur-e-s admiratifs d'Il meglior fabbro le dernier épisode de la vie intellectuelle d'Ezra Pound et venant juste après les deux Cahiers de L'Herne concoctés par Dominique De Roux et Michel Beaujour en 1965. L'aboutissement d'un projet qui remonte à la rencontre en 1978 de Pierre Rival avec Denis Roche, alors Directeur de la Collection " Fiction & Cie " aux éditions du Seuil et traducteur des Cantos pisans après les Cantos et poèmes choisis traduits par René Laubiès pour Pierre Jean Oswald dès 1958.

 

 

Qu’il soit besoin de raconter la fin de parcours d’Ezra Pound dans notre langue, il suffit pour s’en convaincre de comparer la maigre page wikipedia en français à la très détaillée page de faits en langue anglaise. Si le poète originaire de l’Idaho fut admiré jusqu’au bout par ses pairs, ceux-ci ne pourront plus feindre d’ignorer le dernier épisode avant l’épilogue vénitien de l’histoire, ne pourront plus avancer la circonstance atténuante qu’ils ignoraient la langue d’Alexander Pope et passer les turpitudes politiques du poète par pertes et profits comme longtemps on le fit pour Louis Ferdinand Céline à qui un Cahier de l’Herne fut également consacré en 1963 avant ceux à Jorge Luis Borges (1964), Ezra Pound (1965), Henri Michaux (1966), William Burroughs (1968), Giuseppe Ungaretti (1969), Witold Gombrowicz (1971)…

 

Le livre de Pierre Rival serait donc le premier livre « après » celui de 1965, si l’on met l’essentiel des œuvres du poète à part, publiées en traductions par Gallimard en 1985 et l’intégrale des Cantos par Flammarion en 1986. Et même si comme dit l’adage, « traduction n’est pas véridiction » car aucun des mots d’une traduction ne respectant le principe d’identité, au moins en donne-t-elle elle a minima une idée non contradictoire et parfois même poétique lorsque le tiers mot n’est pas exclu par le traducteur-e-s. « Transfèrement », naqala comme on dit en arabe, serait plus juste, l’acception geôlière incluse : il y a ce que les mots disent et tout ce qu’ils maintiennent en réclusion.

 

Et la question de savoir ce que Dominique de Roux, Jean-Edern Hallier, Christian Bourgois, et quelques autres avaient comme projet éditorial à triple bandes, de faire découvrir, partager, élargir le cercle des admirations par de très controversées par l’époque bien-pensante, que tout-e lecteur-e est prêt-e à donner en contre-don d’un surcroît de sentiment d’existence, d’un oubli éphémère de l’absurdité de vivre à quoi la lecture oppose un semblant de raison, n’est pas posée. S’agissait-il de saper par des provocations intelligemment dirigées le conformisme des années 60 en relativisant au négligeable les admirations inconditionnelles pour d’autres à la limite du supportable, du raisonnable comme du ridicule, selon ces jeunes amis ? Nombre de ces auteurs honnis ont depuis rejoint la collection des Cahiers et font se retourner dans leurs tombes les fondateurs.

 

Pierre Rival a choisi de restituer la période italienne mal connue, depuis l’inculpation pour crime de Haute Trahison par les Etats-Unis en 1943 en passant par l’internement dans un hôpital psychiatrique en 1945 jusqu’au retour quasi triomphal en Italie sans omettre quels résidus mémoriels agissent encore, en adoptant la formule du documentaire-fiction, en greffant le narrateur dans l’enveloppe corporelle d’Ezra Pound jusque dans les plis de son cortex, d’un corps-texte adossé aux Cantos, en se permettant des ubiquités au cours d’incartades dans les personnes de ses proches, épouses, amantes, enfants et ami-e-s.

 

Ce choix de raconter un récit de lecture engageante dont la matrice narrative permet de greffer les témoignages recueillis par Pierre Rival au cours d’une enquête menée un long morceau de vie durant sur les lieux encore habités par la présence du poète, notamment et surtout en Italie où ses délires politico-économiques ont pu s’exprimer en toute liberté sous le régime de Benito Mussolini, Ben comme il le surnommait familièrement en privé et Rooseveltstein le président des Etats-Unis.

 

À lire l’ouvrage de biografiction et sans que la question y soit abordée de front comme aucune, aucun jugement sinon des faits incarnés, aucune opinion défendue sinon celles d’Ezra Pound en dialogues, il semblerait que l’obsession raciste et antisémite n’ait pas beaucoup ému la communauté littéraire anglo-américaine et pour cause : c’est à partir de l’écriture des Cantos qu’Ezra Pound commence à versifier explicitement sous couvert d’un sfumatto culturel subjuguant, intimidant, sous la forme d’assemblages très-subtils frisant l’illisible, son projet poético-économique mâtiné d’Odyssée, Dante, Catulle, Confucius le maître et les troubadours (tu te rappelles qu’il fit son tour de Provence quand il vécut à Paris, voir Sur les pas des troubadours en pays d’oc, trad. Béatrice Dunner, Éditions du rocher, 2005) et tutti quanti. La rencontre avec James Joyce en plein Ulysse aurait été déterminante. Il y a de quoi, des poèmes portés à une sorte de perfection volcanique du langage dont la polysémie permet d’accueillir les interprétations les plus antinomiques, d’épouser les convictions les plus intimes du lecteur-e jusqu’à celles qu’il réprouve, le Canto XLV, « A cause d’Usura » en sorte de paradigme.

 

Une fois connu son engagement pour les causes fascistes et nazies dans sa vénération pour l’ordre effectif germanique comparée à ce qui serait selon lui la vaine volubilité italienne revenue après la chute de Ben, pourquoi une telle mansuétude dans le milieu littéraire, dont il n’est pas le seul à bénéficier, la guerre ayant fait remonter à la surface ce que les auteur-e-s avaient lesté de style leur éthique sélective du monde, un milieu dans lequel il convient de se plonger protégé dans une cage si tu veux bien l’appréhender ?

 

Serait-ce parce qu’il s’en prenait autant au système capitaliste que communiste, au profit économique de quelques-uns comme seul horizon de civilisation et spécialement dans sa déclinaison financière que constitue le prêt à intérêts dont l’inventeur aurait été le peuple juif selon la Bible et la cause princeps qu’il y a des riches et des pauvres : partant des réponses piochées dans l’ensemble des irrationnels fondées sur de bons sentiments ?

 

Serait-ce parce qu’il s’en prenait au capitalisme tout autant qu’au communisme dont la Technique serait le bras armé et spécialement l’industrie de l’armement à l’origine de la Grande Guerre où périt l’ami immense sculpteur Henri Gaudier-Brzeska (tu te souviens du splendide recueil d’hommages dirigé par Ezra Pound à lui rendus, traduit publié en 1992 aux éditions Tristram) ?

 

De sorte qu’auraient été admissibles ses positions de révolté révoltantes pendant la guerre d’après, d’autant plus cruelle son incarcération à tous vents à Pise en 1945 (quelques jours seulement avant qu’une Remington lui fut confiée pour taper les premiers Cantos Pisans à un homme qui avait la haine de la pitié..) et enfin justement sauvé au procès pour Haute Trahison qui le déclara mentalement irresponsable et ordonna son internement à l’Hôpital Psychiatrique St. Elisabeths de Washington D.C. où il demeura 12 ans ?

 

Ne devait pas être complètement mauvais l’homme qui recevait le soutien d’e.e. cummings et du prix Nobel T.S. Eliot, de grosses pointures, mais pas celles pas dupes de W.C. Williams ni d’Ernest Hemingway, pour commuer une peine qui a passé la corde à d’autres cous de traîtres à la nation. Pierre Rival répond en creux par les puissants désirs et pouvoirs de séduction intellectuelle et de conquêtes féminines avant, pendant et après, par une incomparable capacité de simulation du poète qui se vit attribuer le prix Bollingen par la Bibliothèque du Congrès dès 1948 et le serré taffetas de relations favorables tissées depuis longtemps avant et jusque dans l’hôpital où il conférait plusieurs fois par semaine, à qui Charles Olson rendit régulièrement visite ce dont The Maximus Poems (« Les poèmes de Maximus », traduits par Auxeméry, Librairie La Nerthe, 2009) témoignent.

 

A cet égard, la photographie du bandeau de couverture qui fut prise à Naples en 1958, montre un Ezra Pound encore sur le pont du navire sorti d’hôpital psychiatrique en train de faire ce qui ressemble à un salut fasciste devant des journalistes venus l’accueillir…

 

Que poète Pound fut n’est pas discutable, sa contribution majeure au devenir actuel du poème.Tu ne peux pas lui retirer qu’il fut le détonateur de l'immense déflagration prosodique, le « blast » poétique formel, l’idée du « vortex », du dévore-texte, en ce qu'elle a permis de résoudre nombre d'équations aporiques dans l’ensemble des entiers naturels, que l'écriture du poème posait à l’issue de la Guerre de 14-18, bloquée qu’elle était sur Symbolisme, ce dernier subît-il un début de fissuration sous l’impact Mallarmé, dont l’Imagisme tridimensionnel apportait une solution intermédiaire, que DADA résolut par l’absurde et le Surréalisme par des solutions imaginaires, fût-ce en rêves éveillés, réveillés par la guerre mondiale suivante, si celle de 14-18 avait jamais cessé : le problème avec les rêves c’est qu’ils supposent que l’on s’endorme, fût-ce sur des lauriers.

 

Mallarmé que Michel Onfray jette aux gémonies dans sa préface tout aussi invectivante qu’Ezra Pound à la radio (tu rappelles que les gémonies étaient un escalier de la Rome Impériale où les suppliciés étaient montrés pour l’exemple au public.) Le doux Mallarmé en ce qu’il aurait égorgé le sens au profit du son (tu te demandes alors si sa mort par étouffement, consécutif à un spasme du larynx lequel entraîne la contracture des cordes vocales fut sa punition et toute la Poésie Sonore perçue depuis son Tombeau), l’essayiste témoignant ainsi d’une parfaite méconnaissance et de Mallarmé les Divagations, de son engagement au côté d’Emile Zola en signant son « J’accuse ! », et d’Ezra Pound, qu’il ne l’a pas lu en ses poèmes anglo-américains, ni ses Essais littéraires et l’A, B, C de la lecture où le propagandiste interdisciplinaire définit dans le style pragmatique qui est sa marque les coordonnées du poème dans le trièdre melopoeia, logopoeia, phanopoeia, comme localisé au point de concours stœchiométrique de la musicalité, de l’imagination imaginante et de la pensée discursive.

 

Poète et généreux, chose rarissime, en cohérence avec sa théorie : il ne prête pas, il donne ! Combien en a-t-il aidé-e-s d’auteur-e-s et d’artistes sans contrepartie, soutenus de sa poche et payant de sa personne (voir notamment les Lettres à James Joyce avec les essais de Pound sur Joyce, Mercure de France, 1970, présentées et commentées par Forrest Read, traduites par Philippe Lavergne.)

 

Qu’une forme soit congruente d’une idéologie, cela va de soi. Au poète il appartient, non de s’engager dans une forme préexistante qui prônerait l’idéologie d’un-e autre, en partagerais-tu les attendus, mais de l’allonger sur un billard cliniquement blanc, fût-ce à côté d’un parapluie et d’une machine à coudre, et de procéder aux manipulations génétiques qui la rendra compatible de tes propres gènes puis de la défendre aux oreilles de ceux dont le cerveau triunique ne veut rien entendre. Si le poème ne parvient pas à la compréhension corticale ni limbique, toujours dans le reptilien il trouvera son chemin, ce pourquoi le poème fait peur comme les serpents.

 

On ne naît pas américain antisémite, ni africain animiste et colonialiste, ni français ou européen, ni catholique ni juif, athée ou antimusulman, ni femme ni homme : on ne nait pas poète, on le devient. Ce n’est pas un métier mais une occupation selon l’acception anglaise, qui demande une vie d’apprentissage comme celui de rémouleur à l’affût les mots, à l’affutage de ces « couteaux sans manche »au grès rotatif de la syntaxe. Et que la « Théorie du Grand Remplacement » énoncée par certains de nos contemporains dont Jalousie (Déjanire dans le bel opéra d’Haendel) a imprégné de poison le tissu du vêtement d’Hercules (le textus) produise ses premières morts aux antipodes ne doit pas te surprendre (voir Le métier de Zeus : Mythe du tissage et du tissu dans le monde gréco-romain, Jesper Svenbro, en collaboration avec John Scheid, éditions Errance,1994). Que je tu il ou il tu je, on n’exerce pas innocemment les pouvoirs de la parole : puissance du poème.