Figures pissantes, 1280-2014 de Jean-Claude Lebensztejn par Jacques Barbaut

Les Parutions

24 mars
2017

Figures pissantes, 1280-2014 de Jean-Claude Lebensztejn par Jacques Barbaut

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

 

 

 

 

 

Pluies d’or

 

 

À défaut de la révélation précise d’un alchimiste, à côté de la rosée du matin et de la toile d’une araignée perlée, l’urine d’un(e) enfant de huit, dix ou douze ans rentrerait dans la composition de la pierre philosophale.

 

Sous l’invocation du dieu Bacchus et des Bacchanales (où, par excès de boissons et de libations, boire et déboires…), contournant le concept d’« ondinisme », ou plaisir des « douches dorées », sinon peut-être par les seuls biais d’une photo d’Andres Serrano, de la série A History of Sex — un éphèbe saisi par les cheveux qui reçoit à même la bouche la pisse d’un sexe féminin qui fait « la donneuse » —, et d’une autre de Gilles Berquet, en noir et blanc — position outrée d’une femme gantée, orbe en cloche du jet —, et autres fantaisies ondoyantes, le très sérieux et documenté travail de Jean-Claude Lebensztejn, à tendance chronologique, s’autorise d’emblée des putti — ou spiritelli —, angelots joufflus et d’humeur joyeuse pissant en toute candeur une eau bénite et lustrale aux vertus guérisseuses ou prophylactiques — comme pour prendre hardiment parti dans la controverse sur le sexe des anges.

 

Passant par l’urinoir duchampien signé « R. Mutt » (Fontaine) – souillé ou ruiné par Pierre Pinoncelli – comme en se soulageant, et évitant « le petit pan de mur jaune », les figures pissantes de Lebensztejn s’ouvrent heureusement par le Manneken-Pis de Bruxelles, « une espèce de Joconde belge », et tous ses détournements (dont celles, multiples, à visée publicitaire, des brasseries), visitent le Jardin des délices, triptyque où, « en bas à droite du volet infernal, Bosch expose sous le grand démon un cul nu et gris qui chie des pièces d’or, non loin d’un homme gris qui vomit, dans un puits ou nagent des têtes », citent le libre Rabelais en rappelant l’épisode du jeune Gargantua qui, pour leur « donner le vin », compisse depuis les tours de Notre-Dame 260 418 Parisiens, sans les femmes et petitz enfans — « par rys », commentent les inondés, « dont fut depuis la ville nommée Paris » — ou le chapitre XLIV du Quart Livre, « Comment petites pluyes abattent les grans vents » : « C’est, dist Panurge, comme Jenin de Quinquenays pissant sus le fessier de sa femme Quelot abatit le vent punays, qui en sortoit comme d’une magistrale Æolopyle. »

 

N’oubliant pas que le geste de la miction se fait presque toujours « sur ses gardes », en menace ou en danger d’un regard, le vase de nuit en faïence ou pot de chambre de la mariée, orné en son fond d’un œil peint, en témoigne ironiquement.

 

Tandis que — parmi la riche iconographie de cent trente-huit illustrations, la plupart en couleurs, proposées et savamment commentées — les pisseuses accroupies et frontales de Rembrandt et de Picasso produisent toujours quelque sidération, Jean-Jacques Lequeu l’énigmatique avec son « Ah ! Elle s’écoute » (ou « Ah ! Elle s’égoutte ») réintroduit un peu de sonore dans ce jeu de pisses un peu trop silencieux.

 

Tuyauté par « l’arroseur arrosé » : un caprice ou supplément tout personnel (car point du tout de « limericks » dans ces Figures pissantes, qui manqueraient aussi l’étonnante photo de Sophie Calle, intitulée « Le divorce » [1993] effectuée avec son mari Greg Shephard : « Alors, dans un studio de Brooklyn, sous l’œil de la caméra, je l’ai fait pisser dans un seau en plastique. Ce cliché me servit de prétexte pour poser la main, sur son sexe, une dernière fois. Ce soir-là j’acceptai le divorce », ni n’évoquent non plus Une sale histoire, le diptyque cinématographique [1977] de Jean Eustache), pour ajouter un peu de fluide (de la collection Gershom Legman) :

 

There was a young girl of Connecticut
Who didn’t care much about etiquette.
Whenever she was able
She’d piss on the table,
And mop off her cunt with her petticoat.

 soit (traduction libre) :

 Cette jeune fille du Massachusetts
Ne se souciait guère de l’étiquette
Elle était toujours capable
De pisser sur la table
Et de sécher sa chatte avec ses chaussettes.