Gisella suivi de L'idiot du Vieil-Âge de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

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25 juil.
2019

Gisella suivi de L'idiot du Vieil-Âge de Jean-Pierre Verheggen par François Huglo

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            Il y a le Fou d’Elsa et l’Idiot de Gisella, depuis que la collection Espace Nord a réuni Gisella (Le Rocher, 2004) et L’Idiot du Vieil-Âge (Gallimard, 2006), puis Jean-Pierre Verheggen et Éric Clémens, leur dialogue venant en postface prolonger et approfondir la lecture qui aura réalisé la fusion (Fusani est le patronyme de Gisella) entre les deux ouvrages.

 

            « Gisèle est disparue », comme Albertine. La « Djissparition » de « Djiss » nous rapproche plutôt de Pérec. Dans le roman proustien, la disparition n’interrompt pas l’obstiné travail de la jalousie. Confirmation de ce qu’Épicure écrivait à Ménécée : « La mort n’existe ni pour les vivants, ni pour les morts » ? Non loin d’Épicure, Verheggen songe à Lucrèce : « Sensuelle, tu l’étais, / tu étais Gisella Fusis, la nature même selon Lucrèce, / Ou Gisella Physalis, la fleur au calice infendable ». Dans le texte comme sur les photos, c’est bien d’une vivante que parle un vivant : « je fonds et meurs ainsi en toi qui revis ! ».

 

            Éric Clémens rappelle : « Tu rencontres Gisèle, tu l’épouses en 61 et, en même temps, tu prends contact avec l’italien, après le wallon et le français… ». Entre la langue basse du grand-oncle garde forestier, mycologue et tuberculeux (il s’agit bien d’un « bas wallon », francisé : « j’ai horreur de l’académisme wallon »), et la langue haute, érudite, littéraire, avec Jean-Claude Pirotte comme camarade de classe et Raoul Vaneigem comme professeur, entre le « savamment populaire » et le « populairement savant », il y a la langue du cœur (nul sentimentalisme : « le sexe et la bouffe », précise Clémens), l’italien, un « italien de village, de dialecte », qui fait de lui un « écrivain à Gisella » comme Dotremont se disait « écrivain à Gloria ». Adolescence commune, souvenirs communs, sans que Gisella se sente prisonnière des goûts partagés par les amis de TXT. Les souvenirs de l’un(e) deviennent ceux de l’autre. Ainsi, la rencontre de Mastroianni. Elle le voit prendre un café, vient lui dire qu’elle l’admire beaucoup. À Jean-Pierre venu rejoindre Gisella, Marcello dit : « Siete fortunato », vous avez de la chance.

 

            La langue de Verheggen est intraduisible, « c’est le fantasme d’un adolescent qui s’en fout de l’orthographe et qui invente les mots », disait-il à Christophe Bruneel qui « s’est cassé la tête » pour une traduction en néerlandais. Clémens cite Le Degré zorro de l’écriture : « Mon écriture remonte au déluge, à ce vaste orage fou et illettré ». Une « violence, contre les pouvoirs » est « d’emblée politique », loin de toute poésie engagée. « Engagez-vous dans le langagement », écrit Verheggen. Si pour Clémens le rire est chargé « d’une puissance de désillusion », pour Verheggen « c’est toujours le langage qui est premier ». Ainsi « L’Idiot du Vieil-Âge » est la parodie d’un titre de Marcel Mariën : « Le nez est l’idiot du visage ». Clémens : l’humour d’un Scutenaire « tourne en dérision la posture littéraire ». Verheggen : « La poésie, c’est un handicap, mais un handicap génial. C’est un en-deçà, mais sublime ». Tous les comédiens et auteurs de comédies (pièces, films, monologues…) le savent : le comique est question de rythme, et c’est ce rythme que Verheggen ajoute à l’aphorisme. « C’est la lecture performance que l’on fait avec TXT qui entraîne que l’on écrit comme cela (…). Le rythme-lecture influe le rythme-écriture ». Clémens : « C’est toujours le signifiant qui fait bouger (…). Tu commences par te moquer de ceux qui ne sont pas assez idiots ». Verheggen : « Le Titien aboie, Le Caravage passe ! ».

 

            Mais « le meilleur ami de l’Idiot reste et restera toujours Tintin ». Avec un doigt ( ?) de sexe, même si (ou parce que) comme tout héros il « ne fait ni pipi ni caca », et même si (ou parce qu’) « on ne sait rien » de sa liquette, « on ignore même s’il en a ». De même pour sa quéquette. « Quand il a bu, sa petite verge et ses deux guiboles flageolent (…). C’est un tortillon qu’il a dans sa culotte golf ! Un lombric dans du chutney ! ». Et avec, n’en déplaise aux « Garçondt », un doigt ( ?) d’hétérosexualité, moins grâce à Bianca Castafiore dont, à la fête de l’Huma, les « nènèts » proéminents « tiennent à distance le membre viril de Tintin », que grâce à Martine, de préférence au Bourget et parachutée : « on va enfin voir sa petite culotte ».

 

            Clémens : « L’Idiot aime surtout déboulonner ce qui est grand ». En particulier « les grands auteurs, leurs grands procédés littéraires et les grandes figures de rhétorique qu’ils utilisent dans leurs grands livres ». À chacune sa « fausse définition », faux nez au milieu de la figure, chacune attribuée à un grand auteur. Fuyant tous les pouvoirs (Pue I, Pue II, Pue III…), le lapin (« de Lewis Carotte ! », mais sans « chronomètre survitaminé ») parle « couramment le grec et le thym ». Ne sont épargnés ni les Grands Rois de France, ni les grandes familles, grands contes, grands Envahisseurs, grands monstres, grands films, ni « les grands mots à la mode » : Traçabilité, Dangerosité (« pire que le Danger ! »), People (« pipelette à fond la caisse (…). C’est la révolution des œillères »), Formatage (qui « est au lavage de cerveau ce que le fromage de tête est à l’andouille », le ciboulot étant « la cible à atteindre pour vous rendre / parfaitement compatible avec votre boulot »), Proximité (« le plus prisé par les politiciens »), Faisabilité, Convivialité, Diète, Urgence, Lifting, Part de marché (ou plutôt « porc de marché »), Booster (« même Booster Keaton » n’en rit pas). De Vaneigem, Verheggen garde le noyau anar, du situationnisme le détournement. De trois mandats de conseiller communal socialiste à Gembloux, il retient : « tu votes suivant les consignes de vote de ton parti… C’est un jeu de dupes ! ». Mais rien de ressentimenteux : « Plus j’écris, moins j’aigris ».