Il ne faudra plus attendre un train de Frédérique Guétat-Liviani par François Huglo

Les Parutions

03 mai
2022

Il ne faudra plus attendre un train de Frédérique Guétat-Liviani par François Huglo

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Il ne faudra plus attendre un train de Frédérique Guétat-Liviani

 

                 Ceci n’est pas un monument. Pas le récit d’une disparition que des phrases viendraient colmater (morts proustiennes de la grand-mère ou de Bergotte). C’est le portrait en creux d’une mère devenue palimpseste, lisible dans ses blancs comme une encre sympathique, mais il faut traduire. « chaque épreuve possède son cône de lumière ». Traduire du « hachis » de « rêves et de faits silencieux », de la « bouillie » versée dans le bol de la mourante ou du bébé, portée par une cuillère à la bouche qui « la rendra ».

 

            Y a-t-il plus grande preuve d’amour (ou d’humour) maternel que de transmettre un « familles, je vous hais », un enseignement de la liberté qui refuse l’enchaînement (sic) des générations ? C’est ainsi qu’il faut traduire ce dialogue mère-fille : « j’ai de beaux / cheveux pour mon âge quel âge as-tu bientôt quarante c’est / impossible tu ne peux pas être plus jeune que moi qu’est-ce / que vous en savez ». Cette mère, devenue ma (aucune autre possession dans le retour de cette syllabe première que dans le sartrien « ce que nous comprenons nous appartient »), sa fille l’a « connue exécrant cuisine / restaurants selfs cantines par-dessus tout / ce que l’on nomme repas de famille ». Elle « nie tout en bloc », toute filiation, toute assignation à résidence. Quitte à débloquer : « je n’ai pas de famille pas d’enfants quand on n’a pas d’enfants / on ne peut avoir de petits-enfants encore moins / d’arrière-petits-enfants vous êtes d’accord avec moi (…) je vis à / l’hôtel / (…) / depuis que / mes enfants sont tous morts à goa ». Qui elle est ? « je suis elle hésite je suis libre je ne vous le dirai pas ».

 

            La liberté, ça s’apprend —ça s’attrape— par la langue. « il n’y a pas si longtemps elle racontait encore / l’invention de la langue par chaque nouvel enfant / je suis la dernière ma langue comptait 4 mots / elle en saisissait toutes les nuances en connaissait la prononciation / la dernière locutrice de ma langue première s’éteint / en tout début d’après-midi ». La fille traduit la mère mourante qui la traduisait enfant. Dans « la conception de la langue comme jeu de poupée », il y a le côté doudou du livre glissé « sous le drap » mais aussi le côté conception —une sorte de parthénogénèse : lisant, on accouche du livre qui accouche de nous.

 

            Mort, naissance : chacune, « prévision aléatoire », surprend « l’attente des signes avant-coureurs », comme « dit le généraliste ». Il faut guetter, déchiffrer, traduire la langue « des mourants », proche de celle des enfants nouveaux nés, au rythme « de ce corps qui ne pèse rien et réside à peine mais pleure sans interruption ». La veille de la mort, deux jeunes filles « meurent poignardées un attentat sur le parvis de la gare » et ma « aurait dit / il ne faudra plus attendre un train ». Il ne partira, ne reviendra pas plus que « les hérissons les chats et les crapauds » écrasés « sur l’autoroute », devenus comparables aux « morceaux de pneus éclatés », aux « chiffons rouges qu’on croyait perdus ». Mais d’un film vu le soir revient, au réveil, la scène où une petite fille se lève d’entre les morts, se sert un verre d’eau dans la cuisine, puis traverse « à nouveau la cour juchée de corps morts pour allonger le sien contre un autre ».

 

            La mort est-elle un prêt ? « maintenant je voudrais qu’on me rende le corps / tous les corps il serait temps ». Mais elle peut comporter quelques avantages. Ma ne saura pas que l’extrême-droite allemande a, pour la première fois depuis la guerre, obtenu des représentants au bundestag. Elle se laisse emporter par deux brancardiers qu’elle n’ « aurait jamais suivis de son plein gré ». Et elle a « bien fait / finalement de rater le jour de son anniversaire » : elle n’entend pas les voisins bruyants fêter halloween. Elle ignore que « la terre commune » ne l’est que pour cinq ans, car après « y’a l’ossuaire ». Et qu’on appelle salon, « quel nom abject », le local où sont déposés « les cercueils grands ouverts ». Elle n’y est plus pour personne, mais « chacun de nous lit pour elle un extrait / des trimardeurs ».

 

 

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