L'immaculé conceptuel de Cécile Mainardi par Bruno Fern

Les Parutions

02 sept.
2010

L'immaculé conceptuel de Cécile Mainardi par Bruno Fern

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Après un premier livre qui en portait le titre, Cécile Mainardi reprend ici ce qui paraît représenter pour elle aussi bien un objet à capter qu'un instrument de captation, cette blondeur décidément obsessionnelle. Ce nouveau titre qualifierait alors ce que la conception, c'est-à-dire l'engendrement que constitue nécessairement l'écriture, révèle comme étant intouchable (et d'autant plus attirant, c'est connu) dans et hors la langue - soit une autofécondation, visant inépuisablement « l'angle mort du corps », mais dans laquelle l'Autre n'est pas absent puisque c'est justement sa « disparition indatable » qui explique le fait de s'adresser à lui quasi en continu. A la longue, les deux pôles (celle qui énonce et son destinataire) en arrivent même parfois à devenir indistincts : « que je suis la femme ou l'homme de toutes les situations, que mon champ de gravité émotionnel attire beaucoup plus qu'une photo où j'apparais encore écrite en deux », d'où un texte qui se déploie tous azimuts, à la fois vers l'intériorité et dans de multiples espaces : « et je me prends à croire que je pourrais aimer cet homme autant que n'importe quel autre homme qui viendrait à regarder vers ce même point, dans cette même direction, sauf que la ville inorientable tourne en permanence sur elle-même et redéplace tous les points de son Orient défait ».
Cela dit, ainsi que le rappelait Franck Fontaine1, « ce n'est pas la posture qui importe, c'est le moment de la surprise » et donc dans quelle mesure l'écriture peut en réserver. Dans le cas présent, il y a tout d'abord les problématiques liées au choix du « blond » comme filtre principal ; par exemple, issue de l'approche tégumentaire, l'importance accordée aux surfaces a priori révélatrices, y compris au sens photographique du terme2, dont les limites sont lucidement soulignées : « ou du moins ceux qui m'auront vue éclipsée par la vision de mes seins pourront lire le reste de moi-même décentrée dans ces livres ». Cette primauté ambivalente du visible justifie l'omniprésence de la lumière, elle qui permet de voir mais pas forcément de saisir - ou bien au risque de brûler ce qui est désiré : « lors qu'il est photographié, cette femme et être blond, le même incendié, la même ignition neutre de cet état, pas de combinaison ignifuge contre cela » ; lumière comme autre nom de l'écriture dont la coloration apophantique finit par déteindre au lavage d'« un en deçà de soi imaginairement disparu / disparaissant »3, rendant sensible l'absence autant qu'elle cherche à la combler (« blond vide pour faire du plein ») et, du coup, ne pouvant que côtoyer sa propre inexistence : « blond à zéro virgule un pour cent de chance que ça soit un jour peut-être lui de face, idée du silence qu'on se fait dans l'enfance ». Par ailleurs, le fil choisi conduit à traverser la profusion du monde / de la langue « au point que ces poèmes pourraient simplement s'intituler poèmes à déambuler » et, si cette errance permanente n'est pas une position facile à tenir, elle procure au moins une force motrice : « parce que des fois je n'en écris même plus le R final [de la blondeur] tant je l'écris vite et toujours elle est la roue de mon angoisse ». A propos de ce dernier terme, les détournements facétieux qui affleurent régulièrement sont l'une des preuves qu'il ne saurait être question ici de mariner dans la plainte d'un sujet narcissique : « tu n'existes qu'en pâte d'amant, en blond de confiserie » ; « ô ma blondeur qui fond dans la bouche pas dans la main » ; « mon beau réel roi des forés ». Au contraire, la matrice textuelle essaie d'entraîner le lecteur dans sa poursuite de l'objet b par de très longues phrases à la sémantique subtilement mouvante4 et des opérations agglutinantes (apparemment désignées sous les noms récurrents de matériaux de liaison : mortier, ciment) qui s'effectuent notamment par l'incorporation d'autres textes (« je m'approprie certains vers, puis des rushes entiers de phrases, des morceaux qui se mettent à pouvoir être de moi selon comment je les prononce ») et par l'utilisation fréquente de tirets pour souder plusieurs mots entre eux : « blond-c'est-de-moi-que-tu-tiens-cette-nouvelle-de-l'être-comme-de-l'ange-au-gris-indéfiniment-rétractable-ou-emboîtable-à-l'infini » - bref, il y a là de quoi faire naître du neuf dans la masse et se renouveler soi-même au passage.



1Revue L'étrangère, n° 23-24, 2009.
2Peinture et cinéma sont aussi fréquemment évoqués : « il y en avait un autre que je voyais blond dans une image si ancienne - d'avant le cinéma et la photographie, donc dans une image de peinture - qu'il en avait les cheveux en exclusive déperdition de rouge et de vert, blond Vlaminck entre le N et le CK ou entre le V et le L, blond Van Dongen femme à la balustrade ».
3Revue grumeaux, n° 1, 2009.
4Voir ce qu'en a écrit C. Mainardi, avec précision et exemples à l'appui, dans la revue grumeaux.