La cerise sur le gâteau de Nadine Agostini par François Huglo

Les Parutions

25 janv.
2018

La cerise sur le gâteau de Nadine Agostini par François Huglo

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Ce n’est plus une couverture, c’est une affiche ! Le titre du livre, en capitales noires, apparaît parmi ceux de quelques-uns des textes qui le composent, annoncés comme autant d’attractions. Satisfaction garantie. Si la performance ou lecture performative fait corps avec un corps (évidemment), les écrits assemblés ici font corps entre eux. On oublie qu’ils ont été cueillis au fil d’une vingtaine d’années de festivals et d’engagement physique. Ils font bouquet : feu d’artifice et léger florilège. « Attention excitation ! », avertit la 4ème de couverture où, photographiée par Lilas-Apollonia Fournier (bravo !), Supernanadine brandit détergent et balai (bravo à la tornade Blanche Neige !). Manuel de guérilla à l’usage des ménagères ? Si l’ « héroïne » de Voulzy est une « jeune fille discrète », celle dont nous lisons ici les aventures l’est moins. Elle fait son numéro comme ces gamin(e)s doué(e)s pour le comique (autre nom du charisme ?) ou l’imitation qui, dans les cours de récréation, provoquent des attroupements hilares. Et si l’ « Idole » des publicitaires est « la ménagère de moins de cinquante ans », celle-ci se rebiffe, et menace de semer « la révolution dans les sondages », de répondre aux questionnaires qui ne sont pas complets : « vous avez oublié de me demander combien de fois par an je me rends à des festivals de poésie ». Non seulement ils sont limités, mais ils limitent : on me demande « ce que je pense de l’évolution de la société (par rapport à mon foyer bien sûr puisque, en bonne ménagère de cinquante ans que je serai, je n’en sortirai que pour me rendre au supermarché) ». Loin de déclarer la guerre aux hommes, ce féminisme « excite » leur refus du binarisme qui les cantonne dans le rôle de consommateurs dès qu’ils cessent d’être producteurs. Nous sommes tous des N.A., na ! Hommes et femmes sont également capables de comprendre « qu’on s’est fait berner depuis le début » par les sacs plastiques, « et que les supermarchés ils sont pas écolos et même qu’ils ont triché avec la démarche écolo et même qu’ils vont continuer à polluer la planète en nous le faisant doublement payer ».

 

L’égalité hommes-femmes a pris, ou tenté de prendre, la forme d’un ABCD ; N.A. lui donne celle d’un parallèle : « Julien Blaine et ma mère ». Le poète n’est-il pas un compagnon de lutte des Femen ? « Julien Blaine a quelque chose de très rassurant. Ma mère a quelque chose de très rassurant si je la regarde comme ma mère mais pas du tout si je la regarde comme une femme parmi les femmes ». Et quand on lit : « J’aime beaucoup recevoir des mails de Julien Blaine. Ils sont toujours toniques et joyeux », on se dit qu’on éprouve la même impression quand on lit le blog de Nadine Agostini, ou ce livre qui propose de calmer une partie de l’humanité « en lui disant des poèmes d’amour / des recettes de cuisine / des blagues ». Si les performeurs sont des « pères formeurs » (masculin), « la personne qui écrit » (féminin) peut prendre, successivement, le « rythme de lecture » de Jean-Luc Parant et ceux de Christian Prigent, Bernard Heidsieck, et Julien Blaine. La voix de Queneau ne passe-t-elle pas par celle de Zazie (et l’inverse), la voix de Joyce par celle de Molly Bloom (et l’inverse) ? Nadine Agostini, c’est Molly Bloom parlant le Zazie, ou Zazie écrivant du Molly Bloom : monologues intérieurs à la vitesse du son, extériorisés, d’une femme d’intérieur qui ne se laisse pas plus enfermer qu’un homme qu’on tenterait d’enfermer à l’extérieur, et s’accroche à la « nuée musc » (l’épaule « nue et musclée » d’Énée) pour nous entraîner aux Enfers, y faire du « tourisme culturel ». Mais « combien de jours vais-je tenir ? Combien de temps avec les héros sombres avant de retrouver ce Bloom qui m’exaspère et me fait rire et moquer et débiter du texte vrai ? »

 

Incapacité des personnages de Joyce à endosser le mythe grec, incapacité de Zazie à jouer le petites filles modèles dans un petit monde modèle ? Dans The hours de Stephen Daldry, Nadine s’identifie « à Virginia Woolf bien sûr et à la femme dont le rôle est tenu par Julianne Moore à cause de leurs "absences", de leur incapacité à vivre le quotidien ». Mais quand elle dit « mes lots au lieu de les mots », elle ne dit « pas mélo ». Et quand elle écrit « des choses pas dingues » au lieu de « choses pas dignes », le lapsus est révélateur. Les répliques les plus loufoques peuvent être les plus pertinentes : elles fendent la couche épaisse qui recouvre l’absurde. Exemples : « C’est pas moi qui ai fait rentrer cette p’ de poussière chez moi la poussière c’est une violation de domicile ». Ou : « On paye pour uriner. T’as pas d’argent tu pisses pas ». Ou : « Faut être tordu pour pas aimer Botticelli ». Ou : « Pourquoi les gens ils rendent pas les livres qu’ils ne lisent pas qu’ils ne lisent jamais ». Ou : « La seule explication possible, pour que B.N. ne se nourrisse que d’une pomme, c’est qu’elle s’est bourrée de coupe-faim (c’est pourquoi on dit que la pomme est empoisonnée). D’où le coma ». Ou : « les jours de tempête sûr que les fous ils sortent ». Ou : « non ! ne me dites pas que je vais devenir la conseillère de Ségolène ! ». Pas étonnant que Nadine fasse « signe de la main aux fusées qui montent dans le ciel de toutes les couleurs », et change la « fête nat. » en fête Nad !