La vraie vie d'Arthur Rimbaud de Charles Olson par Christian Désagulier

Les Parutions

14 avril
2017

La vraie vie d'Arthur Rimbaud de Charles Olson par Christian Désagulier

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Les traces noires qui s’appellent l’écriture d’un poème ne délivrent pas la même signification selon que le contraste optique d’avec son support, la première des révélations du poème, selon que ce contraste qui s’affiche à l’écran de l’ordinateur (de l’ordonnateur) est le résultat d’un processus électronique obtenu par derrière ou selon qu’il est par devant le produit d’une carbonisation in situ ou d’un transfert de poussier sur la page de papier (le page du poème), de traces que le soleil révèle ou la lune et que le récriveur (le lecteur écrivant) relève et suit on ne sait qui sinon lui-même, la seconde des révélations..

N’aura pas le même sens, ne produira pas les mêmes sensations, les mêmes pensées, selon qu’on lira les traits en-sensés de photons par devant ou bien encensés d’électrons par derrière.. Comment par le pouvoir d’un tracé, par excitation oculaire (de polarisation des synapses), l’écriture sous l’action de sa clé de cryptage, la langue et la tourne intérieurement, met en branle la machine à passer le temps ou l’ennui (cher Baudelaire..)

La bonne idée de « livre de papier » que ce long poème mythique de Charles Olson soit enfin publié en version bilingue, un poème dont Auxeméry avait offert la traduction sur internet (1), « par derrière », aux thuriféraires du fameux poète nord-américain..

Charles Olson rédige The true life of Arthur Rimbaud en 1945 ainsi qu’il est indiqué dans les notes généreuses et nécessaires de l’éditeur et du traducteur, lesquelles notes participent de la réussite de ce livre de belle facture matérielle et intellectuelle..

« La poésie étant intraduisible », d’accord, mais sachant que cette intraductibilité est un critère nécessaire mais pas suffisant de poéticité, alors le texte de Charles Olson, l’inventeur du Projective verse datant de 1950 (2) est-il déjà un « poème » et commence-t-il déjà à tracer les axes du trièdre de référence en préparation de la projection des vers futurs ?

I

They did it, Paul and his gang / Ils l’ont fait, Paul et sa clique
they who took the redheaded Jewishdreaming man / ils s’emparèrent de l’ homme qui se rêvait Juif roux
bled him white like themselves and turned him into Christ. / le saignèrent à blanc tout comme eux et s’en firent un Christ.
(From here out it shall be understood we speak / ( A partir de là il est entendu que nous
parlerons
not of the man but of the monster they made) / non de l’homme mais du monstre qu’ils ont produit)

Traduction d’Auxeméry :

Voici ce qu’ils ont fait, Paul et sa bande,
eux qui s’étant saisi du rêveur juif à tête rouge sang
l’ont fait virer au blême à leur image et transformé en Christ.
(A partir de là il va de soi que nous ne parlerons
pas de l’homme mais du monstre qu’ils ont fabriqué)

Les éclaircissements apportés par Auxeméry nous avertissent que le poète s’inspire de Rimbaud in Abyssinia (1937). Et il est vrai qu’une sorte de paraphrase de l’ouvrage d’Enid Starkie paraît substructurer le poème suivant une forme dont on pourrait avancer qu’elle prépare Projective verse, matrice de transfert sémantique pour rafraîchir le poème épique, le dragon bifide du même..

Quant à l’ouvrage d’Enid Starkie, les rimbologues de tous poils ont depuis remis les repères chronologiques en ordre sur la frise, lesquels facilitent le tracé d’une trajectoire quand les faits de vie de Rimbaud se signaleraient plutôt comme des probabilités de présence quantique : ainsi, recourant à la fonction psi (du nom de la 23ème lettre grecque, of course), on ne peut plus imaginer Rimbaud écrire les Illuminations à 17 ans (3)..

La thèse de Charles Olson que l’on peut lire en filigrane, c’est-à-dire éclairée par derrière, de lumière lunaire de préférence, serait qu’Arthur Rimbaud le poète est le produit d’une relation de nature pédophile avec Georges Izambard quand Rimbaud a quatorze ans avides d’échappements par le haut, par la bouche, et Izambard est son jeune professeur de rhétorique fasciné par ce garçon aux yeux myosotis..

Le fil de l’écriture invocatrice du poème de Charles Olson est celui d’une mise au pilori christique avant que Paul Verlaine prenne le relai en jouant aux fléchettes avec le corps d’Arthur et les beuveries à coups d’éponge imprégnée de vinaigre sur les plaies jusqu’à l’amputation de la jambe en sorte de castration rédemptrice : cela se défend et finalement, cela peut se lire au soleil, « par devant », dans toute l’œuvre de Rimbaud..

Si Charles Olson cherche à se faire voyant de la vraie vie d’Arthur Rimbaud, voyant du voyant, en procédant par identification – pas d’autre échappatoire au poème que d’effacer les traces en suivant et de laisser les siennes à la place - il y a un épisode qu’il ne pouvait ni paraphraser ni extrapoler, qu’aucune des biographies d’Arthur Rimbaud ne signale jusqu’à plus ample informé : tellement de trous dans la correspondance et tant d’apitoiements sur soi intéressés dans les lettres « aux amis », quand la virtuosité de l’expression vous possède au point qu’on ne sait plus si les raisons qu’on dit sont vraies ou fausses puisque l’on s’en convainc soi-même à l’écriture, ses correspondants immanquablement et ses hypothétiques lecteurs futurs plus sûrement encore : est-ce cela qui s’appelle le génie ?.

Rimbaud est aux Ardennes, ses fourmis l’enjoignant une fois encore d’un nouvel « allons la marche », aussi reprend-il le chemin d’Allemagne l’hiver 1875 ou bien d’Autriche en 1876, à moins que cela soit en 1877 ou en 1878.. C’est alors qu’à la banlieue de Berlin il tombe sur les roulottes d’une famille de tziganes et qu’il va s’en faire vite adopter – pensez, de l’inquiétude avide à combler, cette immense puissance d’amour cherchant la masse à soulever pour exercer ses bras de moissonneurs au levier – et qu’il va partager jeux et corvées, repas et fêtes de la faim, jouer de la guitare..

En 1932, László Moholy-Nagy retrouvera des roms à Berlin dont quelques anciens se souvenaient encore du séjour en trombe d’un jeune homme se prénommant Arthur, qu’ils s’étonnaient dégringolé du ciel à leur ressemblance.. C’est ainsi que l’ancien professeur au Bauhaus de Weimar réalisera Gross-Stadt Zigeuner, ce magnifique film documentaire (4) avant que d’être contraint à l’exil jusqu’aux Etats Unis par le régime National Socialiste allemand – l’exil peut-il être autrement que contraint d’aller mourir ailleurs ? et tous ces roms, ces femmes et ces hommes dansant, ces enfants jouant, vivant, qui vivent l’exil en rond, en ronde comme la roue qui trace sa route à mesure sur terre et que l’on voit nous faire signe dans le film de Moholy-Nagy, que sont-ils devenus ?.

Quel rapport ? Quand Charles Olson rédige The true life of Arthur Rimbaud en 1945, il n’est pas encore Visiting Professor au Black Mountain College lequel collège accueillit des artistes en exil du Bauhaus dès 1933 où se révélèrent nombre d’artistes américains, notamment sous le rectorat du poet-teacher de 1951 jusqu’au dépôt de bilan du collège en 1956 : peintres, musiciens, architectes, poètes de poèmes qui croisent encore aujourd’hui notre chemin, s’arrêtent et nous invitent à danser avant que chacun reprenne le sien qui mène à Rome : « En avant, route ! »..

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(1) https://www.poetryfoundation.org/resources/learning/essays/detail/69406

(2) https://oeuvresouvertes.net/spip.php?article569

(3) Emmanuel Martineau, Arthur Rimbaud, Enluminures, revue Conférences N°1 (1995)

(4) Gross-Stadt Zigeuner, documentaire de László Moholy-Nagy (1932) https://vk.com/video2365997_164463574, ce film ne fait pas si étonnamment que cela l'objet du § Lil 8 de Gadjo-Migrandt de Patrick Beurard-Valdoye (Flammarion, 2016)