Le Nautilus en bouteille de Jean-Michel Gouvard par Christian Désagulier

Les Parutions

20 déc.
2019

Le Nautilus en bouteille de Jean-Michel Gouvard par Christian Désagulier

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Pourquoi un livre de plus « sur » un auteur qui a été lu à millions, de lecteurs et de chiffre d’affaire, deuxième auteur le plus traduit de tous les temps « après Shakespeare » nous informe Jean-Michel Gouvard dans son Introduction, signalant que Jules Verne fait l’objet de colloques à foison tout en déplorant qu’il ne soit pas étudié à meilleur rang à l’École ni inscrit parmi les auteurs au concours de l’Agrégation ?

Et pourquoi aux éditions Pontcerq auxquelles nous devons l’insurpassable Biographie Générale de Georg Büchner par Frédéric Metz (3 tomes), et notamment des (re)découvertes comme celles de La première sécession de la plèbe de Pierre Simon Ballanche ou La commune collationnée par Walter Benjamin ?

Pourquoi :  parce qu’il y a aiguilles dans le foin.

Pour que nous ne puissions plus lirelire, nous souvenir avec le même engouement ébahi, rétronaïf, souriant ou baillant à L’albatros des Voyages extraordinaires, un poussin à côté de l’autre aux ailes de géant, et principalement des romans d’extrapolations temporelles qui préfigurent ceux dits « d’anticipation », auxquels Jean-Michel Gouvard s’intéresse seuls ici – dommage pour « Michel Strogoff », mon préféré.

Lire et nous souvenir après qu’il leur eut conféré ce relief contextuel historique, repérant les invariants et les valeurs discrètes qui s’imposent dans chacun des ouvrages anticipassionnels de Jules Verne, refroidi la passion didactique pour les sciences et techniques, mis en facteur les invariantes valeurs matérialistes, celles du même second demi  XIXème siècle dont Walter Benjamin a exploré les Passages parisiens sous les verrières de qui Jean-Michel Gouvard déambule, s’arrêtant aux vitrines de Voyages et utopiesIntérieurs et collectionsPanoramas et aquariumsRuines et fins du monde derrière lesquels intitulés des parties de son ouvrage, ses observations programmatiques ne vont pas sans zone de recouvrement, vitrines dans lesquelles voudraient se refléter derrière lui, fut-ce avec un décalage de phase, au croisement de son regard, nous transmettre télépathiquement, les pensimages de Walter Benjamin.

Comment ? En utilisant les pinces du collectionneur de citations indicielles pour introduire ces pièces aux dialectiques dialogues des romans de Jules Verne, orifices et saignées destinées à la colle, lesquelles posent la question de l’infinitude du baalien « Progrès » tel qu’il était envisagé, pour les emboîter par le goulot de la bouteille en forme de lorgnette. Cela en dépit du jugement à l’emporte-pièce de Walter Benjamin – et peut-être par volonté très-benjaminienne de la révélation : (Jules Verne), « un auteur chez qui les véhicules les plus extravagants ne transportent à travers l’espace que de petits rentiers français et anglais. »

Siècle industriel capitaliste à toutes vapeurs, en train, en ballon, à dos d’éléphant, en « forteresse volante » ou en sous-marin géant mécaniquement irrésistible, en obus-wagon autour de la Lune dont le calibre de la Grosse Bertha se rapprochait, tellement les découvertes scientifiques et techniques débrident l’imagination futuriste optimiste de Jules Verne, machines à gaz, à l’électricité ou au charbon, avec des pincées d’incertitudes d’incertitudes, des doutes de doutes régulièrement exprimés par l’un des personnages, que tout cela paraît trop beau, que toutes les ressources matérielles nécessaires à ces succès expérimentaux ne sont pas inépuisables, ces avancées confortables peut-être pas généralisables, extrapolables au-delà du concept tels que dans L’île mystérieuse, doutes de doutes sont émis, dans ces aquariums volants et flottants, dans l’eau ou l’espace, comme dans les salons bourgeois du boulevard Haussmann, tout cela que Jean-Michel Gouvard remonte à la surface. 

À cet égard, nous le suivons dans le montage de la maquette comparative de ce Nautilus métonymique, le montage parallèle de toutes les pièces de tous les romans de ces modèles réduits d’époque appréhendés collectivement, romans d’inaction paradoxale - illustratifs au point que leurs illustrations contrôlées par Jules Verne himself seraient des pléonasmes.

Livres d’un futur testament – la pensée du char d’Ézéchiel me vient en croisant le regard de Walter Benjamin dans la vitrine, annonciateurs de temps à venir vainqueurs potentiels de toutes les apories techniques, prémonitoires et pourtant inquiéteurs comme Jean-Michel Gouvard nous le fait réaliser.

Car de dynamique de la narration, il n’y a pas ou infinitésimale. Les engins semblent plus rapides que la lumière quand le récit fait du sur place, il n’y a de mystère que prestement dévoilé. La comparaison des Aventures d'Arthur Gordon Pym, « The Narrative of Arthur Gordon Pym of Nantucket » avec Vingt mille lieues sous les mers est révélatrice à cet égard, où le mystère demeure mystère dans le prosopoème de Charles Baudelaire, quand au signifié le signifiant est tressé. Sauf à considérer Jules Verne comme un précurseur malgré lui de Michel Butor dont les Dépôts de Techniques & de Savoirs de Denis Roche auraient tracé l’asymptote prosodique, quand Jean-Michel Gouvard relie le style des Voyages à la passion que Jules Verne vouait au Théâtre de Boulevard conjuguée à celle de Victor Hugo comme cela se lit parfois. Chacun son interprétation dirait Jorge luis Borges.

Si le pire n’est jamais sûr, nous savons désormais qu’il suffit d’un coup de dé pour abolir le hasard, que des sous-marins à centaines de milliards d’euros propulsés à l’énergie de fission nucléaire comme leurs œufs ogivaux en sont pleins et prêts à être fécondés, une source d’énergie sublimante encore inimaginée Vingt mille lieues sous les mers s’appellent Redoutable, FoudroyantIndomptableTonnantInflexibleTriomphantTéméraireVigilantTerrible dont les noms très verniens ne camouflent pas qu’ils ne sont pas que des adjectifs qualificatifs de dissuasion.

Si lire c’est éprouver la sensation de récrire par procuration, c’est ainsi que j’ai lu ce Nautilus en bouteille, m’enivrant du vin mousseux demeuré dans la bouteille de baptême rebondie contre la coque furtive de sa progéniture radioactive, non pas parce que l’ouvrage de Jean-Michel Gouvard indiquerait une solution de repli sous-marin en guise d’arche de secours à double coque, de fer et de verre dopé au plomb comme les semelles des scaphandriers déambulant aux Passages parisiens et s’en remettrait au hasard pour s’échouer à l’embouchure de quelque Léthé en attendant le déluge, mais pour la charge poétique réflexive que son livre « sur » m’a révélé, les seuls effets proactifs que nous puissions espérer, assis sur un dé de glace fondante, à coup sûr : un Nautilus en bouteille que je remets maintenant à la mer.