Les Chiffonniers de Paris d'Antoine Compagnon par Jacques Barbaut

Les Parutions

18 janv.
2018

Les Chiffonniers de Paris d'Antoine Compagnon par Jacques Barbaut

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Muni de son crochet pour farfouiller parmi les immondices, de sa hotte d’osier pour y déposer ses trouvailles, et de sa lanterne parce qu’il travaille de préférence à la nuit tombée, « rouage irremplaçable de l’activité économique », le chiffonnier — celui auquel s’intéresse prioritairement Antoine Compagnon vit sa carrière s’étendre des années 1820 aux années 1880, exactement le temps de l’œuvre d’Hugo, « le grand chiffonnier de la littérature », et connut ses plus belles heures sous la révolution de Juillet et le Second Empire — s’imposa comme une figure omniprésente, ubiquitaire, de la vie artistique et littéraire du XIXe siècle, que convoquèrent et mirent en scène les romanciers, les poètes, les folliculaires, mais aussi les graveurs, les illustrateurs, les caricaturistes, les peintres.

 

Objet de chansons, de pantomimes, de mélodrames et de vaudevilles, décrit, voire disséqué dans les Physiologies (depuis le Tableau de Paris, de Louis-Sébastien Mercier, ce seront dans le désordre Etienne de Jouy, Jules Janin, Théophile Gautier, Champfleury, Privat d’Anglemont, Arsène Houssaye, Paul de Kock, Béranger, Eugène Sue…), allégorie du Paris noctambule, personnage légendaire et pourtant tout à fait réel du Paris populaire (ses marchands ambulants, ses petits métiers, ses cris), que l’action conjuguée du baron Haussmann et du préfet Poubelle condamna à la disparition, « le chevalier du crochet », « l’écumeur de pavés », « le plus grand des industriels en petit », ce « membre du comité des recherches »… : la multiplication des appellations, des associations et des images plaiderait pour le bien-fondé de la « puissance du mythe parisien du chiffonnier et sa surreprésentation dans la culture française du XIXe siècle ».

 

Pratiquant le tri sélectif, champion du recyclage intégral, personnage pivot au royaume « des revendeurs, des fripiers, des chineurs, des brocanteurs, des marchands d’habits, de toute une industrie du rebut, d’un trafic universel des rogatons », le chiffonnier (qui « concentre sur sa personne les effluves nauséabonds de l’excrément et du cadavre », note Alain Corbin) connaît sur le bout de ses doigts l’échelle des ordures et des bénéfices qu’il peut en retirer. Outre les vieux chiffons et linges usés, affiches décollées, journaux défraîchis, livres démodés nécessaires à l’industrie papetière, dans les os, on taille des dominos ou des boutons ; bouillis, ils feront de la gélatine ; les peaux de lapin feront des manchons ou des chapeaux de feutre ; les boîtes de sardine se transforment en jouets miniatures (animaux de la ferme, ménages lilliputiens, soldats découpés…) pour les enfants ; le verre cassé sera refondu ; les cheveux serviront à confectionner des postiches ; les coquilles d’huître, le plomb, le zinc, la graisse de cuisine, les vieilles chaussures, les bouts de cigare, même les cadavres d’animaux et les charognes sont collectés, bref tout objet passé est promis à une fonction future.

 

Soit pour la « gradation dans l’abject » : les épaves, les déchets, les scories, les détritus, les déjections…, le tout s’achevant dans la boue, substance suscitant ici d’abondantes descriptions qui ne nous épargnent rien des odeurs pestilentielles, des miasmes et remugles, rappel de la puanteur du Paris XIXe siècle, soit ce qui reste des déchets après le passage des chiffonniers successifs (le piqueur, le secondeur, le ravageur et enfin le regratteur, à chacun selon sa spécialité, se sont relayés dans la nuit), une mixture d’immondices déposées au coin des bornes, pétries avec de la terre, du crottin et de l’eau, liquide noirâtre stagnant dans le ruisseau au milieu de la rue (« les roues des voitures la malaxent, la diffusent, font gicler les puanteurs sur la base des murs, sur les passants », précise encore Alain Corbin), « ces fétides écoulements de fange souterraine », la bourbe que récupèrent pourtant les tombereaux des « boueux », vendue comme engrais par le gadouilleur, le dernier des chiffonniers, le plus répugnant, aux maraîchers des faubourgs… pour ne rien dire enfin des voitures infectes et empuanties affectées à la vidange des fosses d’aisance, emportant les affreux tonneaux de « la voirie immonditielle », qui cahotent la nuit dans les rues.

 

Ivrogne ou mythomane, appartenant aux classes dangereuses ou vicieuses (la chiffonnière est typiquement une ancienne actrice ou une courtisane déchue, soit une « marcheuse », une « pierreuse », une « rouleuse », une « trotteuse », enfin une « raccrocheuse »), d’une morale ambiguë (tantôt révolutionnaire, tantôt indicateur de police), commerçant interlope passant des beaux quartiers aux cabarets ou bouges de l’autre côté de la barrière de l’octroi pour s’y saouler, diable boiteux connaissant les secrets des hommes — « le billet doux trouvé dans le ruisseau est un lieu commun aussi éculé que la bataille des chiffonniers » —, tel un moderne Diogène, libre et vagabond, le biffin est réputé philosophe, c’est un flâneur insouciant, un promeneur solitaire, un péripatéticien ; il excite les cervelles des écrivains et des poètes, spécialement ceux de la bohème qui s’identifient à lui — l’un et l’autre agents solidaires et inséparables sur le marché du papier.

 

Personnification de la roue de la Fortune, le chiffonnier trouvant le billet de 1 000 égaré, la cuillère d’argent ou le petit dé à coudre en or oublié entre deux feuilles d’artichaut ou de chou, l’auréole, la couronne, voire le bébé abandonné au coin de la borne…, c’est tout un imaginaire de la boue et de l’or — la légende de la chiffonnerie comme chasse au trésor, voire procédé alchimique — qui est mis en branle : « La richesse de la figure du chiffonnier vient de l’ambivalence et de la réversibilité d’un personnage carnavalesque qui renverse les hiérarchies et chamboule le haut et le bas : le chiffonnier rêve du trésor qui fera de lui un roi, tandis que le roi qui perd sa couronne termine chiffonnier. » (207)

 

Antoine Compagnon, qui nous entraîne dans le Paris — « capitale du XIXe siècle », disait Benjamin — nocturne et souterrain, conserve en fil rouge l’étude, le dépliage, de quelques vers de Baudelaire (« Le vin des chiffonniers », « Le soleil », « Les petites vieilles », « Le cygne »), adopte la maxime « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » (qu’elle soit d’Anaxagore, de Lucrèce ou de Lavoisier, ou un peu des trois), se joue tout au long de l’assonance et de la paronymie (chimère, chiffonnier, chats, chevaux, charnier, charogne, chansonniers, associés par la vertu d’« une même consonne initiale chuintante, le ch du chiffon et de la chiffe ») et transforme plus d’une fois le croc ou crochet des chiffonniers (le « 7 », ou « numéro 7 » en argot, pour l’analogie des formes anguleuses) en sceptre, en arme blanche (cimeterre ou badelaire, ou la « fantasque escrime »), en plume de fer (qui remplaça celle d’oie vers 1830), voire en canne du dandy pour l’effet décoratif.