Les vies parallèles de Jack Kerouac, de Barry Gifford et Lawrence Lee par Christian Désagulier

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21 févr.
2020

Les vies parallèles de Jack Kerouac, de Barry Gifford et Lawrence Lee par Christian Désagulier

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Les vies parallèles de Jack Kerouac, de Barry Gifford et Lawrence Lee


Voici que reparaît en grand et beau format « revue et augmentée » la traduction du Jack’sbook : An Oral Biography of Jack Kerouac pour le 50e anniversaire de sa mort en 1969. Augmentée elle l’est bien d'une introduction de quatre pages de Barry Gifford in memoriam de Lawrence Lee son co-auteur, Brice Matthieussent s’étant relu pour apporter quelques retouches à sa traduction de Les vies parallèles parues en 1979 aux éditions Veyrier puis reprises chez Rivages/Poche en 1993.

Mais pourquoi donc commuer ce titre intrigant d’Oral Biography parue en 1978 aux Etats-Unis en Vies parallèles, pourquoi cette traduction quand le mot à mot de « Biographie orale » tout simplement s’imposerait, comme s’il était possible d’avoir plusieurs vies et qui plus auraient été parallèles, quand la composition très pensée de l’ouvrage de Gifford et Lee montre explicitement l’intrication poussée à l’extrême de la vie à l’écriture de Kerouac, de sa vie à chaque instant revisitée depuis l’enfance jusqu’à l’instant présent passée aux chinois des mots, de la vie à l’écriture mélangée et maintenue à son point quasi eutectique, au défi de se faire un nom dans les lettres après Thomas Wolfe, le premier et persévérant référent.

« Magnifiquement organisé dès le début de sa carrière, il devint le conservateur attentif de ses propres souvenirs… Au dos de l’enveloppe d’une lettre de Ginsberg, il griffonna : ‘’Mon frère Gérard – Mon ombre, Sax - Mon amour, Mary’’, bref résumé de trois de ses meilleurs livres Visions de GérardDocteur Sax et Maggie Cassidy.  Quand il finit le gros manuscrit de The Town and the city, l’idée du vaste livre-des-nombreux-livres germait déjà dans son esprit » (Gifford et Lee).

Comment il ne cessait pas de remplir des carnets, cahiers et journaux quand il ne tapait pas ses livres, concevant sa « comédie humaine » au cours de ses nombreux emplois – il a exercé trente-six métiers pour trente-six misères - rencontrant beaucoup entre et pendant ses séjours sur les Côtes Est et Ouest, avant de revenir séjourner régulièrement chez Mémêre, souvent se laissant entraîner par le courant des rencontres (on pense notamment à Neal Cassady alias Dean Moriarty dans On the road) sauvegardant tout par écrit partout, au cas où sa mémoire pourtant phénoménale faillirait, les lieux, les gens, les circonstances, en voyage comme à la maison, chez ses amies et amis, amantes et amants inconnu-e-s ou désormais célèbres comme Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso...

« Les petits calepins contenaient du matériau brut de deux sortes : détails concrets ressemblant aux notes d’un journaliste, à propos d’évènement auxquels il avait assisté, et une plongée incessante dans la mémoire, jusqu’à ses tout premiers souvenirs d’enfance à Lowel. » (Gifford et Lee)

La lecture de l’Oral Biography permet de se faire une idée suggestive de la singularité élémentaire de Kerouac, ou pour le connaisseur du bout des doigts de tous ses livres, de préciser les écarts entre une réalité transformée dans le sens d’une exacerbation raffinée par les témoignages des modèles dans la vie devenus personnages dans les livres jusqu’à la surfusion, lesquels témoins originaux et ceux qui accompagnèrent parfois en temps réel la rédaction de ses livres sont appelés à faire part de leurs souvenirs parfois contradictoires : il y a d’infimes écarts de ressemblances vertigineux.

Car cette biographie donne la parole à ces modèles qui interviennent dans La Légende de Duluoz, titre sous lequel Jack Kerouac a voulu organiser l’ensemble de ses livres, sa « Recherche » d’un temps dont il ne faut pas perdre un morceau et dont l’ensemble surjectif des personnages, passants et revenants, établit la cohérence.

Ainsi G.J.Apostolos, Roland Salvas, Scotty Beaulieu dans le chapitre intitulé La ville racontent sa première jeunesse à Lowell en Nouvelle Angleterre quand le football conduit Kerouac à l’université ; dans La cité, c’est-à-dire New York et l’université Columbia, ce sont Allen Ginsberg, Lucien Carr, William Burroughs, Herbert Huncke, Allan Temko, John Clellon Holmes qui parlent ; à l’époque de La route Jim Holmes, Bill Thomson, Luanne Anderson la première femme de Neal Cassady, Carolyn Cassady, John Clellon Holmes, Helen Hinkle, Al Hinkle, Allan Temko, Bob Burford, Ed White, Allen Ginsberg, Irene May, « Mardou fox », une afro-américaine dont nous ne connaissons que le nom de personnage qui partage un temps la vie de Kerouac à New York dans les années 1950, Gregory Corso, Lucien Carr, Gore Vidal, Malcolm Cowley, William Burroughs, Peter Orlovsky :

« Jack s’arrêtait souvent dans la rue pour prendre des notes. Ils discutaient sans cesse de littérature, de leurs lectures, c’était incroyable et interminable, ils pouvaient parler pendant des heures et des heures, puis ils regardaient des poèmes de Gregory, d’Allen, de Jack, de Neal ou de Bill. Ils partageaient un intérêt infini pour les mots et un interminable flux de paroles. Jack pratiquait énormément, exactement comme un méditant, un méditant bouddhiste. Méditer – écrire – méditer. Assis à sa machine à écrire, Jack retournait chez lui et écrivait pendant des heures et des heures d’affilée, régulièrement, d’année en année. »

Lawrence Ferlinghetti, Michael McClure, Robert Duncan, Gary Snyder, Locke McCorkle, Bev Burford une ancienne petite amie de Denver pendant l’été 1950, Philip Whalen, John Clellon Holmes, ; dans La cité revisitée toujours John Clellon Holmes, Joyce Glassman la compagne de Kerouac en 1957, l’année de la reconnaissance à la parution d’On the road,

« L’idée de partir en France l’enchantait. Il pensait reprendre contact avec ses ancêtres, les Kérouac de Normandie…»

Malcolm Cowley, David Amram, Lucien Carr, Michael McClure, Peter Orlovsky, ; puis dans le chapitre intitulé Big Sur, Lawrence Ferlinghetti, Victor Wong, Michael McClure, Luanne Henderson, Lenore Kandel, Carolyn Cassady, Jackie Gibson, Helen et Al Hinkel ; dans Lowel cul de sac briques rouges, toujours John Clellon Holmes, G.J. Apostolos, Joyce Glassman, « Irene May », Peter Orlovsky, Gregory Corso, William Burroughs, Stella Sampas Kerouac, la dernière épouse, Allen Ginsberg, Luanne Anderson, Scotty Beaulieu ; avant que dans l’Epilogue, les derniers mots reviennent à Luanne Henderson, Malcolm Cowley, et toujours John Clellon Holmes et Lucien Carr de sa jeunesse :

« Pour moi, Jack est toujours vivant. Non seulement en tant qu’homme, mais celui qui griffonne, griffonne, le copiste, l’écrivain est toujours vivant… Jack fut pourri par le monde. Un fugitif, voilà ce qu’il était. Le pauvre ! Impossible, foutrement impossible d’aborder Kerouac, pas moyen d’aimer Kerouac. Il dut descendre d’une colline qui ne fut jamais faite pour lui. Il se retrouva au sommet d’une colline de livres et de gloire, puis il dut la redescendre – descendre de cette colline… »

Tous contributeur-e-s ici cité-e-s, femmes et hommes qui apparaissent, disparaissent ou reviennent, co-auteurs implicites à tous les titres, celui de cette Oral Biography comme à ceux des livres de Kerouac, métafigurés. Dont on retrouve les noms dans la liste de correspondance des personnes réelles avec les personnages que Jack Kerouac leur a fait incarner, souvent plusieurs (134 sont citées comme modèles pour 224 personnages).

Une seule ligne de vie pour écrire sans jamais y aller, une mais pas deux comme celle d’un sillon, faite de multiples brins torsadés sur eux-mêmes autour d’un axe transcendantal.

Témoignages complémentaires, concordants ou contradictoires comme il se doit se suivent, entre lesquels Gifford et Lee se glissent et mettent en perspective, révélant par interpolations les influences littéraires, les lectures azimutales de Kerouac jusqu’aux vicissitudes d’écriture de ses livres et celles de leurs publications, The town and the cityOn the road combien de fois récrits, des refus éditoriaux jusqu’à la reconnaissance publique.

Ainsi du rouleau original d’On the road paru chez Vicking Press en 2007 (Gallimard, 2012), la version non coupée avant refonte pour plus court, plus vite, moins proliférant par l’éditeur, de ce rouleau de télétype sur lequel Kerouac tapa au printemps 1951 cet unique paragraphe fait de 120 000 mots :

« Il pouvait se dissocier de ses doigts, pour suivre le film qui se déroulait dans sa tête » (John Clellon Holmes)

Comme ce génial coup de démarreur initial : « I first met met Neal… », non, cela ne peut pas être une répétition involontaire, celle de ce « met » avant que n’en découle le flux verbal à nul autre comparable…

Quant à la fameuse Beat Generation qui aurait succédé à La Lost Generation de l’entre-deux guerre, il conviendrait de garder en tête que

« L’origine de l’expression Beat Generation est incertaine. Jack et ses amis reprirent le mot Beat à Huncke, mais dans le langage de la dope, ce mot a un sens bien précis : blousé, arnaqué, ou au bout du rouleau… Holmes et Kerouac utilisèrent occasionnellement l’expression Beat Generation dans Go (de Holmes) et Sur la route, mais ce fut Gilbert Millstein, le critique littéraire du New York Times qui la remarqua dans les épreuves du roman de Holmes…  » (Gifford et Lee) 

Drogues et alcools pour avancer, pour durer jusqu’à l’arrivée, cette obsessionnelle notoriété qu’il finit par acquérir mais comme il la vécut sur un malentendu, une renommée obviée, ce qui arrive quand on décide de prendre le chemin le plus long le plus rapide.

Un homme dont le cœur aurait enfilé un gant de boxe et qui cognerait pour l’entraîner à se battre avec les mots pour leur donner un nom, contre leur ordre conformiste sur les lobes de ses poumons pour y retenir son souffle et son relâchement contrôlé à la façon d’un yogi qui le conduirait au style, son style à lui.

Avec ce tourment continu de n'être pas lu poétiquement, advenue la reconnaissance publique, pas lu au bon niveau même par la critique penchée seulement sur ces sortes de romans-vrais dont le montage de cet Oral Biographydonnerait à percevoir dialectiquement les tenants et fatalement inaboutissants d’une œuvre désormais légendaire.

Comme elle est belle la photo de couverture, Jack Kerouac et Joyce Glassman dans la rue à New York en 1957, c’est-à-dire l’année de parution d’On the road. Celle d’un homme traversé des mots comme malgré lui pour prendre ainsi le rouleau d’un télétype, l’asphalter de caractères à la machine jusqu’en faire une route à sens unique, en passager de ces américaines volantes, passager, passager à la mémoire enregistreuse en provisions de ses futurs auto-fictions. : poèmes…

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