METTRAY (revue) par François Huglo

Les Parutions

18 janv.
2024

METTRAY (revue) par François Huglo

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METTRAY (revue)

            « Datées » serait péjoratif. Disons que les revues font date, objectivement et subjectivement, et que certaines sont marquantes, définitivement. Parmi les récits à la fois autobiographiques et documentaires, intimes et politiques, des rencontres de 33 auteurs avec leur revue, trois concernent Les Cahiers du cinéma, trois Internationale situationniste, deux Tel Quel, deux TXT, deux Art Press. Ce choix de la revue Mettray pour son numéro de septembre 2023, s’il veut dire beaucoup pour chacun, ne veut pas ne rien dire sur notre temps long. De Critique à Pilote, elle tend un tissu de désir et d’histoire. Ainsi, la fusion des trois pôles fondateurs que furent, pour Domique Païni, Tel Quel, Cahiers du cinéma, et Nouvelle Critique, fut réalisée par Art Press, revue à laquelle il collabora pendant près de vingt ans, mais c’est Paris Hollywood qui l’initia à l’érotisation du dispositif cinématographique par les écrans de salles de cinéma sertis de noir, et le « mouvement opéré manuellement » sur les pages centrales pour voiler et dévoiler une nudité stéréotypée a peut-être décidé de son « attrait ultérieur pour le cinéma expérimental dont Anemic cinema de Marcel Duchamp est un des emblèmes ».

 

            Le nom de Mettray apparaît dans le texte de Didier Morin, fondateur de la revue, sur Les Cahiers de la Photographie n°1 et sur La Revue d’Études Palestiniennes n°6. Partant souvent photographier le grand domaine de Mettray, sur le site mégalithique de Carnac, il passait devant l’ancienne Colonie où Genet séjourna dix-huit mois. Il cite Denis Roche qui « va donner à la photographie les textes qui lui manquent », et la description par Jean Genet du massacre de Sabra et Chatila. La trajectoire de Jean-Michel Alberola le mène de la science-fiction en bandes dessinées  de Météor (années 60) aux Cahiers du cinéma (années 70). Grands écrivains éveille chez Patrick Autréaux le désir d’une « région des égaux, comme la nomme Hugo », et La Hulotte, chez Cécile Bargues, le souvenir d’une enfance rurale nourrie en livres par des « néo-ruraux ». Pour Alain Bergala et sa « cinéphilie frustrée de province », Les Cahiers du cinéma ont été « un medium du désir de cinéma, fétichisé en tant que tel ».  À travers Critique, Guillaume Cassegrain accédait « à un savoir nouveau », et découvrait « la matière de la lecture, par montage et remontage ». L’initiation au cinéma par Les Cahiers en 1959 conduit Chantal Crousel à fonder sa galerie en 1980, le film étant « partie intégrante de son programme ». Antoine d’Agata cite, en patchwork, Internationale Situationniste, qui fut pour Patrick de Haas « la revendication de l’expérimentation mêlant le politique à l’artistique, notamment par la présence active des artistes venus de CoBrA, Asger Jorn et Constant ». Pour Joël Roussiez, « l’IS, par ses choix et son sens de la polémique, traçait les contours d’un goût pour ce qui était radical et éclectique ». René de Ceccati se souvient de Discordance dont l’unique numéro, en mai juin 1978, accompagnait les premiers pas des éditions de La Différence, et Laurent Evrard de Commerce qui, en 1963, lui révéla John Clare, né en 1793. « Le passé fait allusion à un autre passé, encore plus oublié », écrivait Borges.

 

            Jean-Hubert Gaillot avait 19 ans  en 1980, et allait voir « les idoles punk de l’époque » ou le film de Wim Wenders et Nicholas Ray, Nick’s Movie, quand il découvrit Tel Quel en commençant par le n°86, et Jean-Marie Gleize aimerait dire qu’il est « passé directement de la lecture de Spirou à celle de Tel Quel qui, avec Ponge (il lui emprunterait le titre Nioques quand il fonderait sa revue en 1990), l’acheminerait vers Denis Roche. Typhaine Garnier avait 4 ans quand la revue TXT s’est arrêtée en 1993 et presque 30 quand elle la relancerait avec Bruno Fern et Yoann Thommerel, le « trio caennais » assumant son « caractère à la fois très sérieux et très joyeux, érudit et zutique, austère et fantasque », et réactivant un « renouveau du sens » qui « passe par la manipulation microscopique de la langue ». Pour Laurent Mauvignier, « la revue propose une lecture de l’histoire moderne de la littérature et de ses pratiques comme on ne la connaît pas à l’université et comme on ne la connaît d’ailleurs généralement pas ». Elle l’a initié à la « littérature d’avant-garde » et porte encore « l’élan de l’émancipation » de sa jeunesse.

 

            Jacques Henric écrit dans Les Lettres Françaises et dans France Nouvelle quand, en 1960, il découvre « Le Grand Jeu, qui n’eut que trois numéros, le troisième daté de l’automne 1930 ». Même opposition à Breton dans Strophes que, parallèlement, Catherine Millet lit en 1964. Cette revue fondée l’année précédente par un étudiant-poète, élève de Pierre Morhange, dont elle fut amoureuse, lui révèle, entre autres, Pierre Albert-Birot et André Spire, et surtout installe en elle « le goût de fabriquer une revue », en même temps que « celui des livres et de l’art ». Transmission : Art Press donne à Fabrice Hyber « des éléments importants pour donner le vocabulaire nécessaire pour parler des œuvres ». Du numéro spécial « Le théâtre », Étric Rondepierre détache une petite phrase de Lucien Pintilié : « L’instant vit, les siècles meurent ».

 

            Dans La revue nationale de la chasse, Marc Graciano trouve à la fois le goût de l’innocence et son « impossibilité désormais » puisqu’il ne chasse plus et ne mange plus de viande. Pour Bénédicte Heim, Edwarda reste « l’expérience de l’altérité, l’étrangeté assez radicale qui est aussi le creuset du désir ». La mémoire auditive d’Olivier Kaeppelin le mène de l’émission IDEM produite pour la RTBF par Marc Rombaut et Jean-Pierre Verheggen à une « nuit de Luna Park » à Bruxelles et à « l’accouplement de l’écriture et du dessin » dans un texte de Sophie Pudolski. Onuma Nemon affirme : « Je n’ai fait de la radio qu’en souvenir de cette magie de la voix » que porte, « définitivement hortout », l’Inscription de la Cosmologie O.N.

 

            Pour Éric Lapierre, Rock & Folk fut le « nœud imprimé » d’un « réseau de survie », qui répondait à un « mélange de frustration et d’urgence, de rage continue », tout en faisant de « la musique populaire artistique » une « porte d’entrée dans la culture savante ». Bien avant Les Cahiers du cinéma, c’est « un journal de bandes dessinées du nom de Coq Hardi » qui forma Jean Narboni à « quelques valeurs fondamentales », en éveillant « une conscience politique et même esthétique ». De même, Gaëlle Obiégly prend « connaissance du monde » et « des idées qui façonnent notre époque » par Politis, que structure « sa digne vision de la politique ».

 

            Marcellin Pleynet rend hommage à Jean Cayrol, « découvreur » qui l’accueillit dans sa revue Écrire un peu avant Philippe Sollers, Jean-Pierre Faye, et Denis Roche. Un pré-Tel Quel, en quelque sorte, ce que ne fut pas La tour de feu pour Christian Prigent : « une sauce (ingrédients peu distincts, goût généralement fade ») qui faisait « surtout liant pour des postures plutôt morales et des choix d’ordre politique (divers anarchismes) ». Il ne sauve, « comme écrivains », que le baroque Edmond Humeau et « le subtil Pierre Chabert (celui des Sales bêtes) ». En été 1967, il se « gave de Tel Quel ». Une chronique intitulée « Psittacisme – Sinapisme – Poésie » marque sa rupture. On le traite de flic, de curé, de snob, de stalinien. En 1969, à Rennes, il fonde TXT (à suivre).

 

            La revue SHOTS offrit à Bernard Plossu « vraiment la photographie, libérée, éclatée, en roue libre ». Stéphane Volut se souvient de Pilote : les années 70, il a 15 ans, écoute les Beatles, voit et revoit Orange mécanique. Il n’y a pas loin de Gotlib et de Brétécher, de « Stanislas et Timoléon », BD de Fred et Alexis, à « Cabu, Reiser et Cavanna ». Pas loin de Pilote à Hara Kiri. « Jeunesse effacée » ? Au pire, à cette époque, « l’irrévérence valait à leurs auteurs de se voir interdits par un ancien vichyste, pas de se faire flinguer par des cons ». Raison de plus pour ne rien effacer. No cancel, please.

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